Lectio Divina

À l'écoute de la Parole

Ce dimanche n’est pas seulement placé sous le signe de la Transfiguration. Chaque année, à cette époque, la liturgie nous propose également la figure d’Abraham : sa vocation (année A, Gn 12) ; l’alliance que Dieu fait avec lui (année C, Gn 15) ; le sacrifice d’Isaac, où la tension est très forte, pour cette année B. La deuxième lecture, tirée de la Lettre aux Romains, offre une clé de compréhension de la première : Abraham, par son geste, préfigurait Dieu le Père « qui n’a pas épargné son propre Fils » (Rm 8, 32) .

Première lecture : Sacrifice d’Isaac (Gn 22, 1-2.9-13.15-18)

Le texte du sacrifice d’Isaac est l’un des plus dérangeants de l’Ancien Testament. Contrairement aux apparences, Dieu n’est pas cruel et ne se contredit pas. L’épisode est une préfiguration du sacrifice qu’accomplira le Christ, en parfaite union de volonté avec le Père. Mais laissons-nous saisir par la force du récit…

Imaginons un père de famille en train de raconter à son enfant – son fils unique – l’histoire du sacrifice d’Isaac. La petite tête blonde se lève tout à coup et demande candidement, droit dans les yeux : « Et toi, papa, tu me tuerais si Dieu te le demandait ? » Que répondre ? Dans Crainte et tremblement, le philosophe danois Kierkegaard a soulevé la question fondamentale : Abraham n’est-il pas un assassin et Dieu est-il un tyran cruel ? Écoutons-le :

« Je ne peux comprendre Abraham ; en un sens, je ne peux rien apprendre de lui sans en rester stupéfait. S’imagine-t-on qu’à considérer la fin de l’histoire, on a chance de se laisser aller à la foi, on se fait illusion, et l’on veut tromper Dieu en se dispensant du premier mouvement de la foi ; on prétend extraire du paradoxe une règle de vie [1] . »

Le récit de la Genèse semble nous mettre en face de contradictions insolubles. Mais, en réalité, que demande Dieu exactement et que signifie ce récit ?

L’Ancien Testament est de bout en bout fermement opposé aux sacrifices humains, comme l’expriment très clairement le Lévitique et le Deutéronome, repris par Jérémie notamment. Mais certains passages laissent précisément supposer que ce crime abominable était commis par les rois d’Israël eux-mêmes, à l’instar des peuples païens :

« Tu ne livreras pas quelqu’un de ta progéniture pour le faire passer à Molek : ainsi, tu ne profaneras pas le nom de ton Dieu. Je suis le Seigneur. » (Lv 18, 21) « On ne trouvera chez toi personne qui fasse passer son fils ou sa fille par le feu. » (Dt 18, 10) « Ils ont édifié les lieux sacrés du Tofeth au Val-de-la-Géhenne pour consumer par le feu leurs fils et leurs filles ; cela, je ne l’avais pas ordonné, cela n’était pas venu à mon esprit ! » (Jr 7, 31.)

Aussi le récit de Genèse 22 est-il d’abord à lire comme une condamnation claire par le Dieu d’Israël des sacrifices humains que pratiquaient les peuples cananéens et phéniciens voisins des Hébreux. C’est une invitation à passer de la conception d’un dieu païen, cruel et redoutable – qui peut encore être la nôtre par moments – au Dieu de l’Alliance qui ne veut aucun mal à ses créatures, mais cherche à les combler de bienfaits. C’est pourquoi le narrateur précise bien au début du récit : « Il arriva que Dieu éprouva Abraham et lui dit… » (Gn 22, 1) Il s’adresse à la sagacité du lecteur : ce qui va suivre est à lire comme une épreuve spéciale, et il ne faut surtout pas détacher le dénouement (Isaac sauvé) de l’intrigue (Isaac demandé en sacrifice).

Pour autant, depuis le point de vue subjectif du Patriarche, Dieu demande quelque chose qui est de l’ordre du sacrifice, quelque chose d’incompréhensible qui semble en contradiction avec ses propres promesses. Dans une homélie, Origène se met à dialoguer avec Abraham dans son angoisse :

« Qu’en dis-tu, Abraham ? Quelles pensées bouleversent ton cœur ? La voix de Dieu a parlé pour ébranler ta foi et l’éprouver. Qu’en dis-tu ? Qu’en penses-tu ? Est-ce que tu te ravises ? Tu te dis peut-être, en ton cœur, en réfléchissant : si la promesse m’a été donnée en Isaac et que je l’offre maintenant en holocauste, il ne me reste donc plus de promesse à attendre ? Ne penses-tu pas plutôt : il est impossible que celui qui a fait la promesse ait menti. Quoi qu’il arrive, elle demeurera [2] . »

Quel est donc le sacrifice que Dieu demande à Abraham ? Saint Augustin nous met sur la voie lorsqu’il dit : « Il ne faut pas entendre dans un sens charnel cet ordre dont la connaissance trouble peut-être, parmi vous, des âmes peu clairvoyantes [3] . » Dieu veut apprendre à Abraham à se détacher de ce qui le comble humainement, pour monter plus haut et recevoir un bien plus grand héritage, une fécondité plus grande.

Dans le texte hébreu, nous retrouvons en effet au verset 2, non traduite en français, l’expression hébraïque « לך־לך, lekh lekha : allons, debout ! », littéralement « va vers toi-même », qui figure déjà au début du chapitre 12 lorsque Dieu appelle Abraham pour la première fois. Il s’agit donc bien d’un nouvel appel personnel. Regardons maintenant le texte en détail.

Dans la première partie du texte, Abraham et Isaac avancent ensemble. Dans la bouche d’Abraham comme dans celle de Dieu, Isaac est désigné comme « le fils » (הבן, ha ben). Lorsqu’il aperçoit l’endroit du sacrifice, Abraham change de terme, Isaac devient « le jeune homme » (הנער, ha naâr), le même terme d’ailleurs que celui utilisé pour désigner les deux serviteurs qui les accompagnent (ha naarim). Isaac acquiert ainsi, pour la première fois, une identité propre et autonome. Il est d’abord, comme tout homme, le serviteur de Dieu, avant d’être le fils d’un homme selon la chair.

Dans la dernière partie du texte, après le sacrifice du bélier, Isaac est bien vivant, mais il a disparu du récit pour aller vers son propre destin. L’amour exclusif et trop humain de son père a dû mourir. C’est seul qu’Abraham retourne auprès des serviteurs et fait le chemin de retour. Mais il remporte avec lui la magnifique promesse d’une descendance sans limite, fruit de sa foi, bien au-delà de son humble désir initial. Significativement, la première nouvelle qu’Abraham apprend à son arrivée est la fécondité accordée à son frère Nahor. La bénédiction de Dieu, récompensant son sacrifice, rejaillit ainsi sur tout son entourage. Isaac réapparaîtra deux chapitres plus loin pour se marier. Entre-temps, Abraham sera encore dépouillé humainement avec la mort de Sara.

Il y a donc bien un sacrifice d’Isaac selon la chair – symbolisé par le bélier – et Isaac est rendu à Abraham. L’Ange le nomme alors à nouveau « ton fils, ton unique », mais il lui est rendu différent et pleinement lui-même, non plus seulement fils d’Abraham, mais aussi fils de la promesse. Tout se passe donc comme si Abraham, qui a longtemps attendu ce fils à la manière humaine tout en croyant à la promesse spirituelle, devait renoncer à ce projet humain pour que le projet spirituel s’accomplisse. Origène fait le commentaire suivant :

« Le souvenir vivant de cet amour fait hésiter la main du père qui doit immoler son fils : toute la cohorte de la chair se dresse contre la foi de l’esprit. […] Il ne suffit pas au patriarche, pour accomplir une si grande œuvre au nom du Seigneur, de se rendre en un lieu élevé ; il lui faut gravir une montagne, ce qui veut dire : il lui faut quitter, porté par la foi, les choses de la terre pour monter vers celles d’en haut [4] . »

L’Écriture nous invite donc à pénétrer dans l’intériorité d’Abraham, dans ce sanctuaire caché de sa conscience, où il vivait dans le face-à-face avec Dieu et où il a accepté par amour l’acte héroïque qui lui était demandé. Dans la tradition juive, nous trouvons d’ailleurs une belle réinterprétation du passage ; le Talmud met sur les lèvres de Dieu cette supplication à Abraham :

« Je t’ai soumis à de nombreuses épreuves, et tu les as toutes surmontées. Maintenant, Je t’en supplie, surmonte cette épreuve pour Moi, de peur qu’on dise que les précédentes étaient sans substance [5] ! »

Dieu propose à Abraham un amour dans la foi qui est au-delà de son amour paternel… cela lui cause tous les tourments que nous pouvons imaginer. Il s’agit bien de cela : contempler et admirer la grandeur de cette âme plongée dans la douleur et la contradiction. L’accompagner sur son chemin vers Moriah… Admirer ce « chevalier de la foi », comme le fait Kierkegaard :

« Si je devais parler de lui, je peindrais d’abord la douleur de l’épreuve. Pour finir, je sucerais comme une sangsue toute l’angoisse, toute la détresse et tout le martyre de la souffrance paternelle pour pouvoir représenter celle d’Abraham, alors pourtant qu’au milieu de ces afflictions, il croyait. Je rappellerais que le voyage dura trois jours et un bon moment du quatrième ; et même ces trois jours et demi dureraient infiniment plus longtemps que les quelques milliers d’années qui me séparent du patriarche [6] . »

À la suite de la Lettre aux Hébreux, Origène estimait ainsi qu’Abraham avait cru, par anticipation, que son fils lui serait rendu vivant, sans savoir comment cela se ferait :

« La foi en la résurrection est apparue pour la première fois avec l’histoire d’Isaac. Abraham espérait qu’Isaac allait le ressusciter : il a eu foi que se réaliserait ce qui n’était pas encore accompli [7] . »

L’attitude de foi qui nous est proposée ici est donc d’accepter la volonté de Dieu, non seulement lorsqu’elle nous coûte, mais même lorsqu’elle semble incohérente avec le plan que Dieu a lui-même tracé. Quelles que soient ces contradictions apparentes, la promesse de Dieu se réalisera, au-delà même de ce que nous pensons. Animé d’une pareille foi, Abraham peut donc dire par anticipation, alors qu’il part sacrifier l’enfant, qu’ils reviendront tous les deux : « Moi et le garçon nous irons jusque là-bas adorer, puis nous reviendrons vers vous. » (v. 5) Lorsque Dieu semble retirer un bienfait, c’est pour le rendre au centuple, grâce à la foi… La foi d’Abraham entraîne une surabondance de bénédictions que la traduction rend mal. Le texte hébreu s’exprime ici de manière très particulière et dit littéralement : « Je te bénirai de bénédictions, je te multiplierai de multiplications. »

En effet, la montagne de l’immolation est devenue pour Abraham le mont où « Dieu pourvoit » (v. 14), avec un glissement sémantique : « pourvoir ou prévoir » traduit ici le verbe hébreu « voir », parce que Dieu voit (prévoit) la victime de l’holocauste (v. 8), Abraham a vu (aperçu) le bélier dans le buisson (v. 13), que Dieu a envoyé « en prévision » (v. 14) du sacrifice. Si Abraham était aveugle de douleur en montant vers Moriah, c’est le Seigneur qui l’a regardé et lui a rendu la vue : préfiguration du passage de la vue naturelle, aveugle au monde surnaturel, à la vision de foi qui dépasse les considérations rationnelles et les apparences, grâce à l’obéissance. Nous y reviendrons dans la méditation.

Rappelons maintenant comment le Nouveau Testament interprète l’histoire d’Abraham, au-delà de l’épreuve héroïquement acceptée qui l’a transformé en notre père dans la foi. La Lettre aux Hébreux va plus loin que l’exemple de vertu :

« Grâce à la foi, quand il fut soumis à l’épreuve, Abraham offrit Isaac en sacrifice. Et il offrait le fils unique, alors qu’il avait reçu les promesses et entendu cette parole : C’est par Isaac qu’une descendance portera ton nom. Il pensait en effet que Dieu est capable même de ressusciter les morts ; c’est pourquoi son fils lui fut rendu : il y a là une préfiguration. » (He 11, 17-19)

Le mystère de ce père ne s’explique pas par lui-même. Il s’agit d’un mystère en attente du grand sacrifice du Christ sur la Croix qui lui donnera son sens plénier. L’histoire d’Abraham nous permet d’entrer dans les sentiments intimes de Dieu le Père lorsque son Fils bien-aimé monte sur le Calvaire. Isaac est décrit au départ comme « le fils unique, celui que tu aimes ». Nous allons retrouver ces mêmes termes dans l’évangile du jour, celui de la Transfiguration. Abraham fait porter à son fils le bois pour l’holocauste comme Jésus portera sa Croix, et le texte précise à deux reprises que le père et le fils « s’en allaient ensemble » dans une parfaite union de volonté (v. 6.8). Entre le père et le fils, le dialogue ne cesse pas. L’inquiétude et la souffrance du fils sont celles du père, tant leur unité est parfaite. Le fils interroge et ne se plaint pas. Il est parfaitement obéissant, mais le père est aussi parfaitement disponible pour lui : « Me voici, mon fils… » (v. 7)

Ainsi la question posée par Isaac : « Voilà le feu et le bois, mais où est l’agneau pour l’holocauste ? », ne trouve sa réponse que des siècles plus tard, à l’aube de la Nouvelle Alliance, dans la bouche du Précurseur, avec la venue du Christ : « Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. » (Jn 1) Jésus accomplit alors le Psaume 39 : « Tu ne demandais ni holocauste ni victime, alors j’ai dit : voici je viens. » (v. 8)

Psaume : « J’invoquerai le nom du Seigneur » (Ps 116)

La liturgie ne choisit que trois passages du beau Psaume 116(115) qui est une prière d’action de grâce : un homme a été emporté par la maladie jusqu’aux portes de la mort, il en est revenu par grâce divine. Il se précipite donc au Temple pour remercier son Seigneur. Nous pouvons y voir un parallèle avec l’histoire d’Abraham et l’appliquer à tout homme ayant traversé une épreuve insurmontable dont Dieu lui a épargné l’issue fatale.

À travers l’épreuve terrible qu’il a traversée, le croyant, comme Abraham, a été fidèle à son Seigneur et peut s’écrier : « Je crois, et je parlerai, moi qui ai beaucoup souffert. » (v. 10) Il reconnaît toutefois être passé par le doute et le sentiment de l’absurde : « Moi qui ai dit dans mon trouble, l’homme n’est que mensonge. » Devenir vraiment croyant ne se fait pas sans souffrance : l’équivalent des douleurs de l’enfantement pour Sarah, et un encouragement pour tous ceux qui doivent exercer la paternité spirituelle ou se mettre au service du Royaume.

Dieu, malgré les épreuves effroyables qui peuvent s’abattre sur l’homme, est le « Dieu des vivants », comme en témoigne l’histoire d’Isaac et comme le soulignera Jésus (Lc 20, 38). « Il en coûte au Seigneur de voir mourir les siens », dit le psalmiste (v. 15). Dieu a donc « souffert » terriblement dans le cœur d’Abraham qui conduisait son fils au sacrifice, il souffre dans chacune de nos épreuves et il nous laisse entrevoir son propre déchirement en voyant son Fils monter sur le Calvaire…

Mais traverser l’épreuve est également une purification libératrice pour le croyant, à l’instar d’Abraham : « moi dont tu brisas les chaînes » (v. 16). Désormais, il jouit de l’amitié privilégiée du Seigneur, parce que « tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique » (Gn 22, 12).

Son action de grâce est à la fois personnelle (« Je tiendrai mes promesses au Seigneur », v. 18) et communautaire (« devant tout son peuple »). Notre assemblée liturgique est le rassemblement d’une multitude de serviteurs, dans la maison du Seigneur, pour offrir l’Eucharistie commune (action de grâce).

Évangile : La Transfiguration (Mc 9, 2-10)

Le Compendium du Catéchisme nous donne une très bonne description du mystère de la Transfiguration, en nous expliquant pourquoi nous la méditons pendant le Carême :

« À la transfiguration apparaît avant tout la Trinité : “Le Père en sa parole, le Fils dans son humanité, l’Esprit dans la nuée de lumière” (saint Thomas d’Aquin). En évoquant avec Moïse et Élie “son départ” (Lc 9, 31), Jésus montre que sa gloire passe par la croix ; et il anticipe sa résurrection et son retour dans la gloire, “qui transfigurera notre corps mortel à l’image de son corps glorieux” (Ph 3, 21) [8] . »

Dans l’évangile de Marc, cette scène se situe à un moment-clé de l’itinéraire de foi des disciples : Pierre vient de reconnaître que Jésus est le Christ (Mc 8, 29), mais il ne veut pas entrer dans le mystère pascal qui comporte l’humiliation et la mort du Maître (cf. v. 33 : « Passe derrière moi, Satan ! »). Pourtant, Jésus explique très ouvertement que le chemin vers la gloire du Père passe par la Croix (v. 34-38).

Cette explication ne suffit pas : lorsque Pierre voit le Maître transfiguré sur la montagne, non seulement il veut retenir ce moment de bonheur (« dressons trois tentes »), mais il ne saisit pas la grandeur de Jésus, qu’il met au même niveau que Moïse et Élie, c’est-à-dire la Loi et les prophètes (« une pour toi, une pour Moïse, une pour Élie… ») : il est encore aveugle quant à sa nature divine. D’où l’excuse de l’évangéliste Marc, son secrétaire à Rome : « Pierre ne savait que dire, tant leur frayeur était grande. » (v. 6)

La voix divine répète alors ce qu’elle avait énoncé lors du Baptême : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé » (Mc 1, 11), insistant sur la divinité de Jésus, sa relation d’amour parfaite avec le Père et invitant les trois disciples, et nous avec eux, à s’ouvrir à la foi pleine : « Écoutez-le ! » Cette parole fait écho à la prière juive du Shema Israël [9] qui commence ainsi : « Écoute, Israël, le Seigneur notre Dieu, le Seigneur est un. » (Dt 6, 4) Désormais, ce n’est plus seulement la Loi et les prophètes qu’il s’agit d’écouter, mais la Parole de Dieu faite chair en Jésus-Christ.

Le mont Moriah (Gn 22), le mont Thabor (Mc 9) : deux montagnes qui se retrouvent en vis-à-vis dans la liturgie de ce jour. Dieu convoque Abraham à Moriah pour le mettre à l’épreuve en lui demandant le sacrifice de son fils ; Dieu conduit Jésus sur le Thabor, pour révéler à ses disciples la gloire divine. Une troisième montagne est essentielle à la compréhension du texte de l’Évangile : elle n’est pas nommée, mais constitue une référence sous-jacente : le mont Sinaï.

En effet, c’est sur cette montagne sainte que Moïse a eu la charge d’amener le peuple délivré d’Égypte, pour y établir l’Alliance à travers le don de la Loi, la promesse de la Terre et l’offrande de taureaux en holocauste sur l’autel (Ex 24). On trouve dans ce récit un certain nombre de similitudes avec notre page d’évangile :

« Six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean, et les emmène, eux seuls, à l’écart sur une haute montagne. Et il fut transfiguré devant eux. » (Mc 9, 2)

« Moïse gravit donc la montagne, et la nuée recouvrit la montagne, la gloire du Seigneur demeura sur la montagne du Sinaï, que la nuée recouvrit pendant six jours. Le septième jour, le Seigneur appela Moïse du milieu de la nuée. » (Ex 24, 15-16)

Par ailleurs les principaux éléments du passage de l’Exode se retrouvent dans l’histoire d’Abraham : le Patriarche obéit à un ordre divin comme Moïse ; Isaac prend la place de la victime sacrée, avant d’être lui-même remplacé in extremis par un bélier ; la promesse divine est renouvelée : « Parce que tu as fait cela… je te comblerai de bénédictions… par ta postérité se béniront toutes les nations de la terre. » (Gn 22, 16-18)

Après la cérémonie de l’Alliance en Exode 24, les Anciens d’Israël avaient été invités à monter sur le Sinaï, avec Moïse, pour contempler Dieu : « Ils virent le Dieu d’Israël. Sous ses pieds, il y avait comme un pavement de saphir, aussi pur que le ciel même. » (Ex 24, 10) Pierre, Jacques et Jean sur le Thabor ressemblent à ces Anciens, puisqu’ils sont eux aussi introduits dans la sphère divine : une expérience mystique semblable, où l’Ineffable se cache derrière les pieds du Saint d’Israël ou les vêtements de Jésus. Le même langage se retrouvera dans les visions de l’Apocalypse, puis dans la littérature mystique.

Deuxième lecture : « Il n’a pas épargné son propre Fils » (Rm 8, 31-34)

Saint Paul, qui cherche à galvaniser la foi et la confiance des croyants, établit un parallèle entre le mystère du sacrifice d’Isaac (Gn 22) et l’événement de la Transfiguration (Mc 9).

D’une part, le mystère de la Croix montre que Dieu, dans sa paternité, est allé plus loin qu’Abraham : « Il n’a pas épargné son propre Fils, mais l’a livré pour nous tous. » (Rm 8, 32) La conséquence est immédiate : si son amour pour nous a été si extrême, comment pourrions-nous douter qu’il nous donnera tout ce dont nous avons besoin ?

Il y a là un mystère qui va bien au-delà de nos capacités d’imagination. Saint Jean-Paul II l’exprimait ainsi dans une homélie :

« Quand Dieu a demandé ce sacrifice à Abraham, il voulait en somme préparer la conscience du peuple élu au sacrifice que, plus tard, son Fils allait accomplir. Dieu a épargné Isaac, et il a épargné également le cœur d’Abraham, son père. Mais Lui, “il n’a pas épargné son propre Fils” ! Abraham est devenu “père de notre foi”, parce que, avec son consentement immédiat au sacrifice de son fils Isaac, il a annoncé le sacrifice du Christ qui constitue un moment-sommet sur les voies de la foi de toute l’humanité. Nous en sommes tous conscients. Cette conscience vivifie nos âmes tout particulièrement durant le Carême. Cette conscience modèle notre vie chrétienne dès ses racines les plus profondes. Elle la modèle du début à la fin [10] . »

D’autre part, la Transfiguration a manifesté la gloire du Christ, qui trouvera son apogée lors de la Résurrection et de l’Ascension. En descendant de la montagne, les trois disciples privilégiés « se demandaient entre eux ce que voulait dire : ressusciter d’entre les morts » (Mc 9, 10). Leur esprit ne pourra s’ouvrir à ce mystère qu’en rencontrant le Christ ressuscité, comme l’a expérimenté Paul, à sa façon, sur le chemin de Damas. Désormais, « il intercède pour nous » (Rm 8, 34) et nous obtient la justification : comment pourrions-nous redouter les jugements humains ?

Contemplons donc ensemble ces trois icônes de l’Histoire sainte : Abraham, Moïse et Jésus. L’offrande rituelle du sacrifice (Moïse) est portée à un cas extrême d’obéissance (Abraham), avant de devenir réalité poignante au Golgotha ; le désir de contempler la Gloire divine, réalisé partiellement pour Moïse qui parlait avec Dieu face à face (Ex 33, 11), tandis qu’Abraham restait dans l’obscurité d’une foi nue, s’accomplit parfaitement en Jésus, l’Homme-Dieu dont toute la personne est l’image du Père (Mc 9). C’est pourquoi la liturgie byzantine lui élève cette belle prière :

« Tu t’es transfiguré sur la montagne, et, autant qu’ils en étaient capables, tes disciples ont contemplé ta Gloire, Christ Dieu, afin que, lorsqu’ils Te verraient crucifié, ils comprennent que ta passion était volontaire et qu’ils annoncent au monde que Tu es vraiment le rayonnement du Père [11] . »

 

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[1] . S. Kierkegaard, Crainte et tremblement (trad. P.-H. Tisseau), Aubier, 1843, p. 31.

[2] . Origène, Homélies sur la Genèse, n° 8, PG 12, 203.

[3] . Saint Augustin, Sermon ii. La tentation d’Abraham (trad. J.-B. Raulx), 1866.

[4] . Origène, Homélies sur la Genèse, n° 8.

[5] . Talmud de Babylone, Sanhédrin, 89b.

[6] . S. Kierkegaard, Crainte et tremblement, op.cit., p. 47.

[7] . Origène, Homélies sur la Genèse, n° 8.

[8] . Compendium du Catéchisme de l’Église catholique, nº 110 (« Quelle est la signification de la Transfiguration ? »).

[9] . Le texte hébreu dit exactement : « L’Éternel notre Dieu, l’Éternel est un ». Suite de la prière du Shema : « Tu aimeras l’Éternel ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, avec tout ton pouvoir. Que les paroles que Je t’adresse aujourd’hui soient sur ton cœur. Tu les enseigneras à tes fils, tu en parleras assis dans ta maison, en marchant sur le chemin ton coucher et à ton lever. Tu les attacheras en signe sur ta main et elles seront comme fronteaux entre tes yeux. Tu les écriras sur les poteaux de ta maison et sur tes portes ».

[10] . Pape Jean-Paul II, Homélie, 11 mars 1979.

[11] . Liturgie byzantine, citée par le Compendium au même endroit.

La Transfiguration

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