Lectio Divina

À l’écoute de la Parole

Couronnement de toute l’année liturgique, la fête du Christ-Roi nous présente Jésus revêtu de la dignité royale. Pour bien situer les fondements de cette théologie, il faut prendre en compte les trois évangiles choisis pour les différentes années liturgiques:

Celui de Matthieu, pour l’année A: comme l’affirme notre Credo, Jésus «reviendra dans la gloire pour juger les vivants et les morts» (Mt 25);

Celui de Jean qui s’attache à montrer une royauté paradoxale, bien différente des règnes terrestres : «Mon royaume n’est pas de ce monde», affirme-t-il devant Pilate pendant son procès (Jn 18, année B);

Celui de Luc qui présente Jésus cloué sur la Croix, avec le titre de «Roi des Juifs» qui lui a été attribué comme un sobriquet. Il exauce cependant le désir du «bon larron» d’entrer dans son royaume (Lc 23, année C).

La liturgie nous propose ainsi trois chemins complémentaires pour méditer sur la royauté du Christ. Le texte choisi pour l’année A est la scène finale du «discours eschatologique» de Matthieu (Mt 24-25), qui présente le Jugement dernier en conclusion des différentes paraboles sur les derniers temps. Le Catéchisme nous offre une bonne introduction à ces réalités ultimes:

«À la fin des temps, le Royaume de Dieu arrivera à sa plénitude. Après le jugement universel, les justes régneront pour toujours avec le Christ, glorifiés en corps et en âme, et l’univers lui-même sera renouvelé: Alors l’Église sera ‘consommée dans la gloire céleste, lorsque, avec le genre humain, tout l’univers lui-même, intimement uni avec l’homme et atteignant par lui sa destinée, trouvera dans le Christ sa définitive perfection’ (LG 48).»[1]

À la lumière des deux premières lectures, Jésus se situe à l’intersection d’un mouvement descendant, où Dieu s’abaisse pour prendre soin de son troupeau (Ez 34), et d’un mouvement ascendant, par lequel Jésus est exalté à la droite du Père (1Co 15).

Le chapitre 34 d’Ezéchiel évoque, dans l’histoire d’Israël, la tragédie des pasteurs, rois ou prêtres, qui se sont montrés indignes de leur charge: «Malheur aux pasteurs d'Israël qui se paissent eux-mêmes!» (v.2). Après les avoir réprouvés, le Seigneur affirme qu’Il va lui-même prendre leur place: «C’est moi qui ferai paître mon troupeau» (v.15). Dans un accès de tendresse envers les pauvres du peuple, il va prendre soin «de l’égarée, de celle qui est blessée…». Mais quelque chose reste obscur: comment Dieu va-t-il supprimer la médiation humaine et venir directement au secours du peuple? Le prophète Ezéchiel n’explique pas ce mystère, il l’aperçoit de loin. Seule la personne de Jésus, vrai Dieu et vrai homme, pourra accomplir ce prodige. Lorsque nous le suivons dans sa vie publique, accomplissant tant de bienfaits pour les pauvres, nous reconnaissons ce visage de Dieu penché sur le troupeau en souffrance.

Mais la dernière phrase choisie par la liturgie ouvre aussi la perspective du jugement: «je vais juger entre brebis et brebis, entre les béliers et les boucs» (v.17). C’est exactement le vocabulaire que reprend Jésus dans l’évangile, lorsqu’il affirme qu’il sera «comme le berger qui sépare les brebis des boucs» (Mt 25,32). Il dévoile ainsi qu’il est le mystérieux «serviteur David» qu’Ezéchiel avait entrevu : «Je susciterai pour le mettre à leur tête un pasteur qui les fera paître, mon serviteur David: c'est lui qui les fera paître et sera pour eux un pasteur» (Ez 34,23). C’est pourquoi nous prions le Psaume 23 (22), qui célèbre Dieu comme un pasteur, préfigurant le Christ bon berger.

Pourtant, tout au long de sa vie, Jésus s’est présenté, non comme un roi, mais comme un homme ordinaire et dans l’humilité de la chair; ses connaissances à Nazareth s’interrogeaient: «N’est-il pas le fils de Joseph, celui-là?» (Lc 4,22). Seuls quelques disciples privilégiés ont pu entendre la voix du Père l’appelant fils bien-aimé et voir fugacement son visage de gloire. Comment peut-il donc en venir à exercer un jugement universel sur toutes les nations?

C’est ce que décrit saint Paul dans la Première Lettre aux Corinthiens (1Co 15). Jésus a partagé en tout notre condition humaine, jusque dans la mort, en se faisant «fils d’Adam» (Lc 3,38), pour rejoindre notre misère. Mais par sa résurrection, Dieu l’a exalté et a fait resplendir sa vraie dignité: il est roi, c’est-à-dire qu’il est le premier, celui qui entraîne le reste de la création de la corruptibilité à la vie éternelle. Il est le germe de la vie nouvelle, les prémices de notre propre résurrection. Saint Paul, dans une description magistrale qui contemple l’histoire jusque dans son achèvement, montre comment le Christ reçoit de son Père la prééminence sur toutes les réalités créées:

  • Il est le «premier ressuscité parmi ceux qui se sont endormis», il nous entraîne dans son sillage à la tête de ce Corps glorieux qu’est l’Église dans le Ciel;
  • Il brisera toute emprise que les esprits mauvais peuvent exercer par permission divine (les mystérieuses Principautés, Souverainetés et Puissances…);
  • Il est ce roi victorieux auquel Dieu soumettra tous les ennemis, comme le chante prophétiquement le Psaume 110: «Siège à ma droite, tant que j’aie fait de tes ennemis l’escabeau de tes pieds… Domine jusqu’au cœur de l’ennemi» (v.1-2);
  • Au terme de ce triomphe, la mort, paroxysme de tout anéantissement, sera elle-même détruite: «Où est-elle, ô mort, ta victoire? Où est-il, ô mort, ton aiguillon?» (1Co 15,55).

Le Christ sera alors pleinement Roi de l’univers, puisque «tout lui sera soumis». Mais c’est un Roi qui reste avant tout fils, et exerce son pouvoir pour son Père: «Quand tout sera mis sous le pouvoir du Fils, lui-même se mettra sous le pouvoir du Père qui lui aura tout soumis et ainsi Dieu sera tout en tous» (v.28).

On comprend dès lors le rôle du jugement: si des âmes se retranchent volontairement de l’amour divin, comment pourrait-il les forcer à entrer dans sa vie? Comment remettre à son Père des hommes complètement enfermés dans la haine, l’égoïsme, le péché? Dieu est amour parfait. Il n’a aucune compromission avec le mal. Il faudra bien que la séparation entre le mal et le bien soit solennellement et définitivement proclamée, et que ceux qui font le mal n’aient plus de prise sur ceux qui choisissent le bien, comme Jésus ne cesse de le répéter dans les chapitres 24-25 de Matthieu. C’est cela qu’on entend par jugement.

Cette scène du Jugement dernier présente une grande nouveauté, que souligne la surprise exprimée tant par les brebis que par les boucs: «Quand t’avons-nous vu… ?». Cette nouveauté réside dans le critère adopté par le Roi pour admettre ou exclure les hommes dans son Royaume.

Pour comprendre ce passage, il faut se reporter à une autre parole de Jésus, prononcée lorsqu’il est interrogé sur le plus grand des commandements: «Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit: voilà le plus grand et le premier commandement. Le second lui est semblable: Tu aimeras ton prochain comme toi-même. À ces deux commandements se rattache toute la Loi, ainsi que les Prophètes» (Mt 22, 38-39). Comment ces deux commandements peuvent-ils être semblables? Nous y reviendrons dans la méditation.

Dans cette scène, il ne s’agit plus seulement d’avoir accepté l’invitation au festin nuptial (Mt 22), ou d’avoir été un serviteur fidèle dans sa tâche (Mt 24), ni d’être une «vierge sage» ou un serviteur affairé (Mt 25). Ce sont là des attitudes nécessaires, qui concernent la relation de l’homme à Dieu; mais ces attitudes doivent trouver une expression bien concrète dans le prochain souffrant avec qui le Christ s’identifie. En effet, comme le dit l’apôtre Jean: «celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, est incapable d’aimer Dieu, qu’il ne voit pas» (1Jn4, 20).

Désormais, le Christ parle sans image, pour que toutes les âmes de tous les temps comprennent sans ambiguïté quel sera le critère ultime et concret de son Jugement: l’amour envers le prochain, où l’on vit et où se mesure concrètement l’amour envers Dieu.

Dans ce dernier grand discours avant sa Passion, Jésus multiplie les répétitions : «j’avais soif», par exemple, revient quatre fois. Cette insistance sur les «œuvres de charité», corporelles ou spirituelles, confère à cette scène du Jugement un aspect solennel: l’âme doit écouter patiemment pour s’imprégner de ces paroles, qui décident de son salut ou de sa condamnation éternelle. Sous couvert d’une grande simplicité d’expression, Jésus y résume tout son message, et l’évangile de Matthieu dans toutes ses parties en est illuminé:

  • Le Discours sur la Montagne (Mt 5-7) où il avait réinterprété la Loi à la lumière de la conversion intérieure: la Loi est une école de charité; la finalité de la Loi est l’amour;
  • Sa relation d’amour avec le Père révélée aux petits (Mt 11), qu’il invite aux festins éternels (Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume);
  • Les paraboles du Royaume (Mt 13): la semence jetée en terre, le grain de moutarde, la levure dans la farine. Autant d’actes de charité qui paraissent si anodins aux yeux de ceux-là même qui les accomplissent, mais qui construisent vraiment le Royaume;
  • Les règles qui doivent régir la vie dans la communauté (Mt 18) et qui peuvent se résumer à la charité envers «l’un de ces plus petits qui sont mes frères»;
  • La résistance coupable des scribes et Pharisiens consiste dans la fermeture du cœur aux nécessités du prochain, qui les aveugle dans leur relation avec Dieu.

Les lectures de ce dimanche nous révèlent ainsi de nombreux aspects de la Royauté du Christ: il est le Bon Pasteur promis par Ezéchiel et chanté par le Psaume 23; l’univers entier, visible et invisible, lui sera soumis pour que tout soit achevé (1Co 15) car lui-même s’est fait obéissant et s’est soumis en toutes choses. Enfin, il sera le Juge universel. En effet puisqu’Il accomplit lui-même parfaitement le commandement de l’amour et qu’il est épris des pauvres et des petits au point de ne plus faire qu’un avec eux (c’est à moi que vous l’avez fait / c’est à moi que vous ne l’avez pas fait), il sera le référent, la mesure face à laquelle comparaîtront toutes les nations. Il prononcera alors les sentences définitives de salut ou de condamnation.

Toutes ces dimensions de la Royauté ont été voulues par son Père, que nous prions ainsi dans la perspective des derniers temps:

«Dieu éternel, Tu as voulu fonder toutes choses en ton Fils bien-aimé, le Roi de l’univers; fais que toute la création, libérée de la servitude, reconnaisse ta puissance et te glorifie sans fin. Par Jésus Christ…»[2]

⇒Lire la méditation


[1] Catéchisme, nº1042.

[2] Prière collecte de la messe du jour.


Portail du Jugement dernier (cathédrale de Bourges)