Lectio Divina

À l’écoute de la Parole

Le choix des lectures s’explique facilement par le thème principal de l’Évangile du jour. L’apparition d’une étoile attire les Mages d’abord à Jérusalem, à la recherche d’un roi, puis à Bethléem, pour trouver un simple enfant. La liturgie y voit l’accomplissement de l’oracle d’Isaïe (Is 60) qui dépeint la ville sainte resplendissante de la lumière divine, attirant à elle les Nations. Mais ce passage du Prophète ne mentionne pas de roi; le Psaume 72, en revanche, présente un portrait du souverain idéal, supérieur aux autres rois par son sens de la justice. Saint Paul, enfin, médite sur le mystère auquel il consacre sa vie: la vocation des païens à faire partie du Peuple élu (Ep 3). C’est, comme le rappelle le Catéchisme, le sens de la fête de l’Épiphanie:

«Leur venue [des Mages] signifie que les païens ne peuvent découvrir Jésus et l’adorer comme Fils de Dieu et Sauveur du monde qu’en se tournant vers les juifs et en recevant d’eux leur promesse messianique telle qu’elle est contenue dans l’Ancien Testament. L’Épiphanie manifeste que ‘la plénitude des païens entre dans la famille des patriarches’ (S. Léon le Grand) et acquiert la Israelitica dignitas[1]

Après avoir fêté la Nativité de Jésus, puis la sainte Famille, nous contemplons donc la manifestation précoce du Christ aux Nations, avant de passer à sa vie publique, avec l’épisode de son baptême, la semaine prochaine. En méditant la liturgie, laissons la Parole nous indiquer le chemin, comme jadis les signes cosmiques guidaient les Mages dociles. C’est Benoît XVI qui nous y invite:

«Chers frères et sœurs, laissons-nous guider par l’étoile, qui est la Parole de Dieu, suivons-la dans notre vie, en marchant avec l’Église, où la Parole a planté sa tente. Notre route sera toujours illuminée par une lumière qu’aucun autre signe ne peut nous donner. Et nous pourrons nous aussi devenir des étoiles pour les autres, reflet de cette lumière que le Christ a fait resplendir sur nous.»[2]

La première lecture: Debout, Jérusalem! (Is 60)

La première lecture, tirée d’Isaïe 60, nous offre une splendide vision de la Jérusalem eschatologique. Imaginons une vieille femme, abandonnée de tous, qui sent la mort approcher. Ainsi était le désespoir de Jérusalem à l’époque du Prophète, lorsque l’obscurité recouvrait la terre. Le Seigneur la relève: «Debout! Resplendis! Elle est venue, ta lumière…»

Dieu montre à son épouse la splendeur des derniers temps, lorsqu’elle resplendira de la lumière du Seigneur qui la visitera. Elle recevra une nouvelle fécondité: «tes fils reviennent de loin» (v.4), alors qu’elle les croyait morts. Bien plus: elle reflètera la gloire du Seigneur et sera ainsi un point de ralliement, non seulement pour les Juifs, mais aussi pour tous les peuples de la terre qui viendront de loin avec leurs offrandes exotiques et précieuses. Tous seront unis dans la louange du Seigneur et lui offriront leurs richesses.

Le texte fait de cet événement un grand rassemblement liturgique: «ils monteront à mon autel en sacrifice agréable, et je glorifierai ma maison de splendeur» (v.7). La ville de Jérusalem est donc assimilée au Temple qui est en son sein: les peuples accourent pour y rencontrer Dieu, comme les Mages. La vision d’Isaïe offre donc l’intuition du nouveau culte inauguré par le Christ.

Isaïe contemplait de loin ce temps de gloire sans en mesurer toute la portée. Avec la venue de Jésus, son oracle prend un double relief: d’abord une description messianique, puisque Jérusalem n’est plus une modeste capitale du monde antique, mais devient pour tous les peuples le lieu où s’opère leur salut, en Jésus-Christ. Ensuite, une dimension eschatologique proprement chrétienne, encore à venir: à la fin des temps, tous les cœurs bien disposés se tourneront vers le Christ au sein de la Jérusalem contemplée par saint Jean: «Je vis la Cité sainte, la Jérusalem nouvelle, qui descendait du ciel, de chez Dieu; elle s'est faite belle, comme une jeune mariée parée pour son époux» (Ap 21,2).

Le Psaume 72: En ces jours-là, fleurira la justice

Le Psaume 72 est une grande prière qui célèbre la figure du Roi idéal. Il exerce une justice parfaite, une prérogative qu’il reçoit de Dieu, le seul Juste. Cette justice se manifeste par l’attention aux faibles et aux pauvres du peuple: «Qu’il fasse droit aux malheureux!» (v.2).

Mais le texte mentionne aussi une domination universelle, avec des expressions désignant le monde entier (de la mer à la mer…). Le Roi recevra des hommages d’autres souverains de terres lointaines. «Roi des rois» était d’ailleurs le titre préféré de l’empereur de Perse.

Pourtant, même si la justice du Christ est appelée à gagner le monde entier, c’est une domination toute autre que va établir Jésus, qui reçoit dès sa naissance la vénération des Mages, sans aucune manifestation de puissance. «Ma royauté n’est pas de ce monde…» (Jn 18, 36). Il se présente dans l’Évangile avec la fragilité d’un enfant blotti contre sa mère…

L’épître: saint Paul écrit aux Ephésiens (Ep 3)

Un thème traverse toutes les lectures du jour: la fascination pour l’Orient. Dans la culture biblique du bassin méditerranéen, on était fasciné par ces peuples lointains, qui fournissaient à la table des épices multicolores, et à l’esprit des légendes exotiques. D’où la mention dans le psaume des «rois de Saba et de Seba», et dans la prophétie d’Isaïe des «chameaux de Madiane et d’Épha», ces fameuses caravanes qui traversaient les déserts: il viennent de l’Arabie du Sud (Seba, Saba) et du Nord (Madiane, Epha), et apportent l’or et l’encens.

La ville d’Ephèse, dans la Turquie actuelle, où vivaient les lecteurs auxquels s’adresse Paul dans la lecture du jour, était elle aussi située à l’orient de l’Empire Romain, comme capitale des religions à mystères, où l’on venait volontiers se faire initier. Les Mages viennent donc naturellement d’Orient, et ont vu eux-mêmes apparaître l’étoile à l’Orient. Le Soleil levant qu’est le Christ met donc en mouvement tout cet imaginaire.

Passionné par sa mission auprès des païens, saint Paul transmet aux Ephésiens (Ep 3) son émerveillement face au mystère qui se déploie devant ses yeux: dans le Christ, l’élection d’Israël s’est étendue à tous les peuples. Paul a beaucoup voyagé parmi ces peuples, aux mœurs parfois étranges, aux langues diverses, aux superstitions enracinées… il les a vus accueillir le message chrétien mieux que ses propres frères.

Il emploie ici le concept de mystère (μυστήριον – mystèrion, vv.3.4), familier aux habitants d’une ville comme Ephèse avec ses multiples cultes; rappelons-nous l’épisode des troubles autour du temple d’Artémis (Ac 19)… Un mystère était alors un secret religieux, possédé seulement par des initiés, qui leur permettait d’atteindre la divinité. Les apôtres ont reçu la révélation d’un grand mystère qu’ils proclament ouvertement au monde, à la différence des sectes ésotériques.

Paul explique que le dessein divin d’accueillir tous les peuples dans une même foi était auparavant caché, et que le Christ l’a révélé aux apôtres et accompli en sa personne, par la Croix. En lui, le mystère divin est révélé à tous et devient source de Salut. Ainsi, tous les hommes, en accueillant l’Évangile, reçoivent l’héritage des promesses faites aux Patriarches. Les Mages sont les prémices de cette grande récolte.

L’Évangile: l’adoration des Mages (Mt 2)

Cette page de l’évangile de Matthieu (Mt 2) est construite en deux tableaux successifs. Poussés par l’étoile, les Mages recherchent le roi d’abord à Jérusalem, puisque c’est la capitale, et auprès des responsables politiques et religieux du pays. Ils parcourent ainsi un premier itinéraire, depuis le monde païen jusqu’au Peuple saint. Mais à Jérusalem, la déception les attend: ils trouvent le «roi Hérode le Grand» qui ne sait rien du nouveau roi.

En réalité, la place est déjà prise, Hérode est un usurpateur, de souche Iduméenne: son père s’est converti au judaïsme par opportunité politique; il est lui-même très éloigné de la Loi de Dieu et d’une telle cruauté qu’il n’hésite pas à faire assassiner ses fils pour garder le pouvoir. Matthieu a expliqué dans son premier chapitre que Jésus est, à l’inverse, le véritable fils de David, l’héritier légitime.

D’où la double émotion suscitée par la question candide des Mages: «où est le roi des Juifs qui vient de naître?»: Hérode s’inquiète d’un rival dangereux – «Hérode fut bouleversé», et tout le système politico-religieux qui l’entoure aussi – «et tout Jérusalem avec lui». La prophétie messianique de Michée sur Bethléem (Mi 5) et la manifestation cosmique de l’étoile sont utilisées pour localiser l’enfant «avec précision», sous couvert de piété (pour que j’aille moi aussi me prosterner devant lui), en réalité pour le supprimer.

Mais l’histoire sainte nous rappelle que Jérusalem n’a été adoptée comme capitale par David que tardivement, après qu’il l’eut conquise aux Jébuséens, et pour réaliser l’unité entre les tribus du Nord et du Sud (cf. 2Sam 5). Lui-même est né à Bethléem.

Les Mages réalisent alors un deuxième chemin, du Peuple saint jusqu’à son Messie: un chemin que les autorités ne daignent pas entreprendre. Avec une simplicité déconcertante, l’étoile désigne l’endroit, Marie présente l’enfant, et, sans questions superflues, les Mages se prosternent devant lui. C’est un mouvement similaire que l’on trouve chez Luc, lorsque les bergers viennent voir l’Enfant (Lc 2), sur les indications des anges.

Nous voyons alors comment les évangiles de Matthieu et de Luc sont complémentaires: Luc relate la naissance de Jésus au sein du Peuple juif, à la suite de celle de Jean-Baptiste, et la joie de tous les fidèles du Seigneur que sont Zacharie, Elisabeth, Syméon, Anne, et bien sûr Marie et Joseph.

Matthieu part de l’élection d’Israël, puisque Jésus est fils de David, fils d’Abraham (Mt 1,1), mais avec l’épisode des Mages il élargit la perspective vers les Nations et les invite à la même joie. Il indique déjà ce qui se réalisera pleinement dans les Actes des Apôtres. L’étoile est un signe cosmique qui manifeste la participation de tout l’univers à cet événement, qui concerne toute chose créée.

Saint Jean, quant à lui, invitera dans son Prologue à contempler Jésus comme Verbe, Dieu qui entre dans le monde. Saint Basile exprime bien comment la naissance de Jésus a une portée universelle:

«Les étoiles accourent du haut du ciel, les mages quittent les nations païennes, la terre offre son accueil dans une grotte. Personne n'est indifférent, personne n'est ingrat. Nous-mêmes, fêtons le salut du monde, le jour de naissance de l'humanité.»[3]

On note, de plus, chez Matthieu, une connotation liturgique marquée: il s’agit d’honorer l’Enfant, à travers le geste de l’offrande des présents et de se prosterner devant lui (προσκυνέω, proskuneô), un acte rituel mentionné trois fois (vv.2.8.11). Il s’agit bien de reconnaître la présence divine en Jésus, et de se comporter en conséquence. Jésus utilisera ce terme contre le démon: «C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras [προσκυνήσεις], et à lui seul tu rendras un culte» (Mt 4,10).

Discrètement, le texte inflige une humiliation à Hérode, puisque les Mages lui désobéissent et se retirent sans même observer le protocole le plus élémentaire: «ils regagnèrent leur pays par un autre chemin» (v.12). Sa figure est bien pâle, voire ténébreuse, devant l’Astre qui vient de se lever.

La lumière du Christ a brillé dès sa venue à Bethléem, et nous le reconnaissons grâce à la foi, en attendant le jour où nous le contemplerons pleinement au Ciel, comme l’exprime la liturgie:

«Aujourd’hui, Seigneur, tu as révélé ton Fils unique aux nations, grâce à l’étoile qui les guidait; daigne nous accorder, à nous qui te connaissons déjà par la foi, d’être conduits jusqu’à la claire vision de ta splendeur. Par Jésus Christ…»[4]

⇒Lire la méditation


[1] Catéchisme, nº528, disponible ici

[2] Benoît XVI, Homélie en la solennité de l’Épiphanie du Seigneur, 6 janvier 2011.

[3] Saint Basile le Grand, Homélie sur Noël 2, PG 31, 1472, disponible ici.

Voir tout le paragraphe: «Cette fête est commune à toute la création: elle accorde à notre monde les biens qui sont au-delà du monde, elle envoie des archanges à Zacharie et à Marie, elle constitue des chœurs d'anges qui proclament: Gloire à Dieu au plus haut des cieux, paix sur la terre, bienveillance aux hommes (Lc 1,14). Les étoiles accourent du haut du ciel, les mages quittent les nations païennes, la terre offre son accueil dans une grotte. Personne n'est indifférent, personne n'est ingrat. Nous-mêmes, fêtons le salut du monde, le jour de naissance de l'humanité. On ne peut plus dire maintenant: Tu es poussière, et tu retourneras à la poussière (Gn 3,19), mais : Rattaché à l'homme céleste (cf. 1Co 15,48), tu seras élevé au ciel. On n'entendra plus dire: Tu enfanteras dans la souffrance (Gn 3,16), car bienheureuse celle qui a enfanté l'Emmanuel, et les mamelles qui l'ont allaité. Un enfant nous est né, un fils nous a été donné, l'insigne du pouvoir est sur son épaule (Is 9,6).»

[4] Prière Collecte de la messe de l’Epiphanie.


Epiphanie (Rupnik, Washington DC)