Lectio Divina

Méditation : la Croix qui divise et donne la vie

Lorsque saint Matthieu couche par écrit les paroles du Christ dans son évangile, il peut contempler autour de lui la réalisation des paroles de Jésus. Les membres de sa petite communauté judéo-chrétienne ont choisi de suivre le Christ, et pour cela ont été rejetés par leurs proches ; la Loi reste un sujet délicat, qui semble condamner la prétention de Jésus à être Dieu, pourtant le Christ a affirmé qu’Il ne voulait pas l’abolir mais seulement l’accomplir… folie de la Croix, mais amour qui guérit… Tout commence par l’adhésion au Christ de Juifs pratiquants, qui provoque la division dans les familles:

« N'allez pas croire que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. Car je suis venu opposer l'homme à son père, la fille à sa mère et la bru à sa belle-mère : on aura pour ennemis les gens de sa famille. Qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi. Qui aime son fils ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi. » (Mt 10,34-37)

Demandons à deux témoins modernes comment ils ont vécu ce drame : sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix (Edith Stein), et Jean-Marie Elie Setbon, tous deux Juifs fervents qui se sont convertis au catholicisme. La carmélitaine allemande nous raconte comment, avant sa « conversion », elle était allée aider une amie juive, devenue veuve, à classer les écrits de son mari, professeur de philosophie comme Edith. Cette amie venait de recevoir le baptême, et son visage marqué par la douleur était comme transfiguré par une paix intérieure :

« Ce fut ma première rencontre avec la Croix, avec cette force divine que la Croix donne à ceux qui la portent. Pour la première fois m’apparut visiblement l’Eglise, née de la Passion du Christ et victorieuse sur la mort. A ce moment mon incrédulité cessa, le judaïsme pâlit à mes yeux, alors que s’élevait dans mon cœur la lumière du Christ. C’est la raison pour laquelle j’ai voulu ajouter à mon nom celui de la Croix, lorsque j’ai pris l’habit carmélitain. »[1]

Dans la vie d’Edith, le drame familial s’exacerbera : sa mère n’accepte pas sa conversion au catholicisme, et encore moins son entrée au Carmel ; Edith en souffrira et le portera dans la prière jusqu’à sa mort. Elle a certainement médité longuement les paroles du Christ : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi… » (v.37). L’histoire se répète: au début de son récent livre qui raconte sa conversion du judaïsme au catholicisme, Jean-Marie Elie Setbon écrit :

« J’adresse aussi ce livre à mes frères juifs, qui m’ont mis au ban de la communauté juive quand ils ont su que je m’étais converti, sans chercher à comprendre comment j’avais pu franchir ce pas, et comment cette transgression inimaginable pour le Juif ultra-orthodoxe hassid que j’étais, auquel on avait enseigné à détester Jésus. Ils ont pensé que j’étais en colère contre le Dieu des Juifs à cause des épreuves que j’avais traversées : mais non! Mon cas n’est pas exceptionnel… »[2]

Ces deux personnalités qui ont accepté bien des contradictions pour suivre leur amour envers le Christ viennent secouer nos bonnes habitudes routinières d’un christianisme bourgeois. Comment vivons-nous ces paroles : « Celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi… » (v.38) ? Le Catéchisme nous invite à y percevoir un appel prophétique à la conversion:

« La conversion se réalise dans la vie quotidienne par des gestes de réconciliation, par le souci des pauvres, l’exercice et la défense de la justice et du droit, par l’aveu des fautes aux frères, la correction fraternelle, la révision de vie, l’examen de conscience, la direction spirituelle, l’acceptation des souffrances, l’endurance de la persécution à cause de la justice. Prendre sa croix, chaque jour, et suivre Jésus est le chemin le plus sûr de la pénitence. » [3]

Il ne s’agit pas d’aimer la souffrance pour elle-même mais de choisir l’amour au risque de la souffrance. Acceptons-nous les croix que la vie nous apporte: contradictions, humiliations, renoncements, échecs, abandons, deuils ? Cherchons-nous à y échapper ou bien y voyons-nous une occasion d’union au Christ et de fécondité spirituelle ?

Car c’est l’amour qui est le moteur de toute cette dynamique de conversion ; l’amour, qui dépasse les calculs rationnels et introduit un brin de folie dans notre cœur. C’est cette force d’attraction qu’a perçue Edith Stein, et qui l’a fait embrasser la Croix en acceptant sa vocation de carmélite : aller plus loin qu’une vie rangée, moralement propre et vertueuse, qui correspond aux premières étapes de la vie spirituelle. Le Maître de notre âme, ayant d’abord ordonné notre demeure intérieure, veut ensuite nous introduire dans la folie de la Croix. Le bienheureux Marie-Eugène de l’Enfant-Jésus nous explique ce passage-clé dans l’itinéraire de la spiritualité carmélitaine vers l’union mystique:

« Le bel ordre extérieur et la vertu surnaturelle, que la raison éclaire et inspire, ne sont point la perfection. Il y faut l’amour qui fait délirer la raison et la soumet à la lumière et à l’emprise de l’Esprit Saint. C’est Dieu seul qui fait ses saints. Avant d’être sous son action directe on n’est point entré dans le chemin de la perfection. Ce chemin s’ouvre après les troisièmes Demeures, et c’est en s’y engageant qu’on mérite le nom de commençant… » [4]

Si nous sentons l’appel en nous à cette vie spirituelle plus profonde, si nous acceptons l’aventure, les obstacles ne manqueront pas, mais l’assistance divine sera toujours là… Une prière d’Edith Stein pourra nous aider :

« Mon Seigneur et mon Dieu, Tu m'as guidée sur un long chemin obscur, pierreux et dur. Mes forces semblaient souvent vouloir m'abandonner, je n'espérais presque plus voir un jour la lumière. Mon cœur se pétrifiait dans une souffrance profonde quand la clarté d'une douce étoile se leva à mes yeux. Fidèle, elle me guida et je la suivis d'un pas d'abord timide, plus assuré ensuite. J'arrivai enfin devant la porte de l'Église. Elle s'ouvrit. Je demandai à entrer. Ta bénédiction m'accueille par la bouche de ton prêtre. A l'intérieur des étoiles se succèdent, des étoiles de fleurs rouges qui me montrent le chemin jusqu'à Toi. Elles persévèrent dans l'attente en cette sainte nuit et Ta bonté permet qu'elles m'éclairent dans mon chemin vers Toi. Elles guident ma marche en avant. » [5]

La vie d’Edith Stein illustre ainsi, point par point, l’évangile que nous proclamons ce dimanche: détachement de la famille pour suivre le Christ ; amour de la Croix jusqu’à la folie; et surtout ce paradoxe: « Qui a perdu sa vie à cause de moi la trouvera… » (v.39) Nous connaissons les circonstances dramatiques qui l’ont conduite aux chambres à gaz d’Auschwitz, en 1942 ; et l’Agneau immolé a offert à son épouse fidèle une vie en plénitude dans l’intimité de la Trinité.

Reprenons cette prière que J.M Elie Setbon, inspiré par l’école du Carmel, offre à la fin de son livre-témoignage:

« Je baise avec tendresse et joie la Croix, Ton trône, d’où tu as vu, en pleine agonie, ce qui se passe en moi, de cette Croix, d’où jaillit le pardon, l’amour gratuit, la liberté. Seigneur divin ! Je T’aime à la folie, Jésus, parce que Tu es Jésus ! »

En contemplant la Croix du Christ, puissions-nous entendre Jésus lui-même nous murmurer au fond de notre cœur : « Je t’aime, je t’aime mon frère, je t’aime ma sœur, je t’aime infiniment. Tu vaux mieux que le mal que tu as fait. N’aie pas peur, je suis là, ma Croix te protège. Relève-toi, et regarde-moi sur ma Croix, fixe-moi sur ma Croix, contemple-moi sur ma Croix, vénère-moi, adore-moi. Je me donne à toi, prends-moi. Prends-moi et marche à l’ombre de ma Croix. »[6]


[1] Rapporté par Antonio-Maria Sicari, Il grande libro dei ritratti di Santi, p. 777.

[2] Jean-Marie Elie Setbon, De la Kippa à la Croix, Salvator 2013, p. 15

[3] Catéchisme, nº1435.

[4] Père Marie-Eugène de l’Enfant Jésus, ocd, Je veux voir Dieu, éditions du Carmel, p. 290.

[5] Edith Stein, Malgré la nuit, Ad Solem 2002.

[6] Jean-Marie Elie Setbon, De la Kippa à la Croix, Salvator 2013, p. 196.