Lectio Divina

Méditation : vivre la procession des Rameaux

Ce dimanche, nous nous rassemblons pour la procession des Rameaux autour de nos prêtres, ou même autour de notre évêque sur le parvis de la cathédrale. Nous voulons suivre Jésus dans son entrée triomphale à Jérusalem, et l’ouverture de sa Passion. Pour mieux vivre ce moment, visitons les lieux avec deux pèlerins célèbres. Puis essayons d’approfondir spirituellement le sens de la procession.

Connaître Jérusalem

La procession à laquelle nous participons, ce dimanche, est l’une des plus anciennes du christianisme. À Jérusalem, la tradition était déjà bien établie au IVe siècle, comme le décrit Ethérie, une veuve en pèlerinage dans la Cité Sainte. Quelle émotion de relire son récit détaillé, dix-sept siècles après !

« Quand approche cinq heures [du soir], on lit le passage de l’Évangile où les enfants avec des rameaux et des palmes accoururent au-devant du Seigneur en disant : ‘Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur !’ Et aussitôt l’évêque se lève avec tout le peuple et alors, du haut du mont des Oliviers, on vient, tout le monde à pied. Tout le peuple marche devant l’évêque au chant des hymnes et des antiennes, répondant toujours : ‘Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur !’ Tous les petits enfants du pays, jusqu’à ceux qui ne peuvent pas marcher parce qu’ils sont trop jeunes, et que leurs parents portent à leur cou, tous tiennent des rameaux, les uns de palmiers, les autres d’oliviers ; et ainsi on escorte l’évêque à la manière dont le Seigneur a été escorté ce jour-là. Du haut de la montagne jusqu’à la ville, et de là à l’Anastatis [le saint-Sépulcre] en traversant toute la ville, tout le monde fait tout le chemin à pied, même les dames, même les hauts personnages, tous escortent l’évêque en disant le répons ; on va ainsi, tout doucement, tout doucement, pour ne pas fatiguer la foule et le soir est déjà venu quand on arrive à l’Anastasis. Arrivé là, bien qu’il soit tard, on fait pourtant le lucernaire [office du soir], puis encore une prière à la Croix et on renvoie le peuple. » [1]

On notera l’importance des enfants, qui n’étaient pas mentionnés dans la description évangélique de l’entrée triomphale de Jésus : un détail de dévotion populaire assez beau, probablement né d’un verset de Matthieu (21,15), où les grands prêtres reprochent à Jésus de laisser les enfants crier dans le Temple « Hosanna au Fils de David ! »

Cette joie a été vécue profondément par la pèlerine Ethérie ; elle est celle de tous les pèlerins chrétiens qui retournent à Jérusalem pour voir, toucher et s’imprégner des lieux où Jésus a vécu ces grands mystères. Parmi eux, Chateaubriand nous a laissé de belles compositions dans ses carnets de voyage. Comme introduction au drame de cette semaine, nous l’écoutons décrire avec enthousiasme la Ville Sainte :

« Le théâtre de la Passion, à l’étendre depuis la montagne des Oliviers jusqu’au Calvaire, n’occupe pas plus d’une lieue de terrain ; et voyez combien de choses faciles à signaler dans ce petit espace ! C’est d’abord une montagne appelée la montagne des Oliviers, qui domine la ville et le temple à l’orient ; cette montagne est là, et n’a pas changé : c'est un torrent de Cédron ; et ce torrent est encore le seul qui passe à Jérusalem ; c’est un lieu élevé à la porte de l’ancienne cité, où l’on mettait à mort les criminels : or, ce lieu élevé est aisé à retrouver entre le mont Sion et la Porte Judicielle, dont il existe encore quelques vestiges. On ne peut méconnaître Sion, puisqu’elle était encore la plus haute colline de la Ville. » [2]

Lisons ces descriptions : il ne s’agit pas d’une nostalgie ou d’une dévotion déplacée, nous sommes au contraire dans la logique de l’Incarnation. Jésus a vécu là ces mystères. En souffrant, mourant et ressuscitant dans ces lieux, Jésus a constitué une véritable « géographie de la foi ». Les narrations des évangélistes en sont imprégnées. C’est pourquoi les Papes récents ont voulu y retourner, depuis Paul VI qui se rendit le premier en Terre Sainte, en 1964, où il écrivait :

« La prédication du Seigneur, vous le savez, et les actes par lesquels il a racheté le monde se sont déroulés en cette terre que, en s’incarnant, il choisit entre toutes comme sa patrie. C’est pourquoi nous parlons de Terre Sainte et considérons Jérusalem comme Cité Sainte, c’est-à-dire la cité de la Pâque, de la Passion, de la Mort et de la Résurrection du Christ et de la Pentecôte. C’est dans cette Terre Sainte que se rendront toujours des hommes d’étude, des ascètes, des pèlerins et des pénitents pour apaiser leur soif d’amour et de savoir. Car elle est étroitement unie à la personnalité même du Sauveur et rend ses enseignements plus vivants et plus clairs. » [3]

Si nous avons la chance d’être allés en Terre Sainte, faisons mémoire de ces lieux pour y retrouver la présence du Seigneur, qui s’est incarné pour nous. Si nous n’y sommes jamais allés, prenons le temps de les découvrir à distance et de nous y situer par l’imagination, pour mieux nous unir à lui.

Pour une spiritualité de la procession des Rameaux

Nous pouvons maintenant nous imaginer au milieu cette foule, rassemblés pour la procession des Rameaux : l’union des cœurs et des âmes dans l’Église nous donne d’être tous ensemble présents spirituellement autour du Christ qui entre à Jérusalem. Mais quel est le sens de cette procession et quelle attitude spirituelle devons-nous rechercher ? Voici ce que suggère le pape Benoît XVI :

« Chers frères et sœurs, deux sentiments doivent nous habiter particulièrement en ces jours : la louange, comme l’ont fait ceux qui ont accueilli Jésus à Jérusalem par leur « hosanna » ; et l’action de grâce car, dans cette Semaine Sainte, le Seigneur Jésus renouvellera le plus grand don que l’on puisse imaginer : il nous donnera sa vie, son corps et son sang, son amour. Toutefois, à un si grand don, nous devons répondre d’une manière adéquate, c’est-à-dire par le don de nous-mêmes, de notre temps, de notre prière, de notre vie en profonde communion d’amour avec le Christ qui souffre, meurt et ressuscite pour moi. » [4]

Essayons de contempler Jésus qui descend le Mont des oliviers ballotté sur l’ânon et entouré de ses disciples. La foule s’enthousiasme car, pour une fois, celui que l’on porte en triomphe est l’un de siens, un homme du peuple, un pauvre qui les a tous séduits par sa bonté, et dont les signes ont laissé penser qu’il pourrait être le Messie. Pour une fois, Jésus ne rejette pas cette manifestation de ferveur populaire, mais se réjouit pour une raison plus profonde : Il s’avance vers sa grande œuvre, le Salut de l’humanité, le salut de chacun des visages qu’il rencontre dans cette procession tumultueuse. Libération de l’esclavage du péché pour nous donner la vie éternelle. C’est ce que souligne subtilement Origène en s’intéressant à la figure pittoresque de l’ânon emprunté par Jésus :

« Cet ânon avait bien des propriétaires avant que le Sauveur en eût besoin, mais, dès que Jésus en devint le Seigneur, ces propriétaires n'existèrent plus ; en effet, ‘personne ne peut servir Dieu et Mamon’ (Mt 6,24). Lorsque nous sommes esclaves du mal, nous sommes les sujets de beaucoup de passions et de vices. L'ânon est donc détaché parce que le Seigneur en a besoin. Maintenant encore, le Seigneur a besoin de l'ânon. Vous êtes cet ânon. En quoi le Fils de Dieu a-t-il besoin de vous ? Qu'attend-il de vous ? Il a besoin de votre salut, il veut vous délier des liens du péché. » [5]

Cette foule, pourtant, Jésus la connaît bien, comme l’évangéliste Jean nous l’a rappelé il y a quelques semaines, après la purification du Temple : « Beaucoup crurent à son nom… Jésus, lui, ne se fiait pas à eux, parce qu’il les connaissait tous… » (Jn 2,24). Au-delà des sourires et des cris de joie, Jésus a besoin de quelque chose de plus profond pour nous sauver : il a besoin du repentir et de la foi, par lesquels le cœur regrette le mal fait à l’être aimé et se redonne tout entier à lui dans la confiance. André Frossard l’a bien perçu :

« Le jour des Rameaux, alors que sa passion est proche, le Christ descend du mont des Oliviers vers Jérusalem sur un tapis de palmes et de manteaux déployés. Il sait qu’il va mourir, et de quelle façon. Il sait aussi qu’il aura un second avènement, et que son règne n’aura pas de fin. Pourtant, la vague de joie qui l’accompagne ne soulève en lui que d’effrayantes prophéties sur la ruine de Jérusalem, et cette pensée qu’il semble exprimer pour lui-même à haute voix : ‘Quand le Fils de l’homme reviendra, trouvera-t-il encore la foi sur la terre ?’ Cette parole songeuse et comme teintée d’anxiété, on ne peut plus révélatrice, est à rapprocher de la dernière question de l’Évangile à l’apôtre : ‘Pierre, m’aimes-tu ?’ Pour le Christ, donc pour Dieu, rien d’autre ne compte, et à cette suprême question, la foi est la réponse. C’est elle que le Christ est venu chercher, susciter et recueillir parmi nous, et qu’il craint de ne plus entendre lorsqu’il reviendra. » [6]

Regardons Jésus entrer à Jérusalem : la ville sainte représente aussi notre âme, esclave du péché qu’Il vient délivrer par sa Passion. Il a besoin que nous lui ouvrions les portes, c’est-à-dire que nous soyons disposés à l’accueillir par le repentir. Jérémie avait ainsi exprimé le dépit du Seigneur devant son Peuple, un avertissement pour nous tous : « Pourquoi ce peuple-là est-il rebelle, pourquoi Jérusalem est-elle continuellement rebelle ? Ils tiennent fermement à la tromperie, ils refusent de se convertir » (Jr 8,5).

Dans notre prière de ce jour, ouvrons donc toutes grandes les portes au Christ. Comme les habitants de Jérusalem, sortons de nos maisons, de ce qui nous tient enfermés à l’intérieur. Choisissons-le pour notre roi, avec joie ; ne le faisons pas seuls mais en communion avec tous nos frères croyants, et aussi avec l’Eglise du ciel, la Jérusalem triomphante. Entrons dans la louange et l’action de grâce pour cet amour qui vient nous chercher jusque dans notre péché et nos prisons intérieures.

Dépouillons-nous aussi de nos manteaux d’orgueil et de gloire tout humaine pour lui faire un chemin. Remettons-lui le fruit de notre travail comme ces feuillages que les habitants de Jérusalem avaient cueillis dans les champs.

Cet épisode nous invite également à ne pas être de simples spectateurs du Christ. Mettons-nous en marche – c’est le sens même de la procession – et acceptons de ne pas nous installer, d’être et de demeurer des disciples pèlerins. « Ceux qui marchaient devant et ceux qui suivaient criaient : Hosanna ! ». Nous sommes alternativement invités à précéder le Seigneur en l’annonçant pour que son règne s’établisse dans le cœur des hommes, et aussi à le suivre humblement, en adoptant ce cri de ralliement, « Hosanna », littéralement « sauve-nous » en hébreu, car lui seul est notre Maître et notre Sauveur.

Observons également l’humilité de Jésus : l’âne est la monture des pauvres, non pas celle des puissants de la terre. C’est à un vrai bouleversement de nos valeurs que nous sommes conviés, un bouleversement que n’a pas accepté la foule qui acclamait Jésus. Elle rêvait d’un Messie glorieux, puissant et, déçue par la tournure des événements, elle s’est retournée contre lui, quelques jours après.

Nous aussi rêvons encore parfois d’un Messie triomphant, dans nos familles, nos mouvements, nos congrégations. Or, le royaume de Dieu grandit dans le silence, mystérieusement. Sa logique nous échappe et nous en sommes seulement les serviteurs. Acceptons d’être déroutés par Dieu, de voir nos projets remis en cause, parfois rejetés, de ne pas porter du fruit immédiatement à la manière humaine, ou même d’être humiliés pourvu que le grain soit semé.

Il faut aussi qu’un ânon soit disponible pour porter le Christ, et l’on peut y voir le rôle du prêtre, qui offre au Seigneur son humanité pour l’annoncer et le rendre présent aux hommes par les sacrements. Pour cela, le prêtre est « détaché », c’est-à-dire mis à part, ce que nos contemporains ont parfois du mal à comprendre : « Qu’avez-vous à détacher cet ânon ? » (Mc 11, 5). Pourtant c’est à partir de là que la voix du Seigneur peut résonner dans le parvis du Temple et susciter en nous la foi : « fides ex auditu » (Ro 10,17, la foi naît de l’écoute). Origène, qui aimait décidément beaucoup l’image de l’ânon, nous invite à lire l’Écriture pour nourrir notre foi :

« Jésus est le Verbe de Dieu qui, pour entrer dans l'âme appelée Jérusalem, monte l'ânesse délivrée par les disciples de ses liens, je veux dire de la lettre pure et simple de l'Ancien Testament, élucidée par les deux disciples qui la détachèrent, l'un adaptant le texte à la guérison de l'âme et en tirant pour elle des allégories, l'autre faisant voir les véritables biens à venir à travers ceux qui sont dans l'ombre. Jésus est également porté par le jeune ânon, le Nouveau Testament ; on peut, en effet, trouver dans l'un et l'autre la parole de vérité qui nous purifie et chasse tous les raisonnements qui s'adonnent en nous à des ventes et à des achats. » [7]

La foi, qui n’est pas la simple croyance mais l’adhésion de tout notre être à la personne du Fils de Dieu, cette perle précieuse pour laquelle Jésus est mort sur la Croix : voilà ce que nous devons le plus désirer pendant la Procession des Rameaux. C’est par elle que la Semaine Sainte pourra produire dans notre âme tous les bienfaits spirituels que le Seigneur veut nous offrir, comme l’exprime la liturgie :

« Augmente la foi de ceux qui espèrent en toi, Seigneur, exauce la prière de ceux qui te supplient : nous tenons à la main ces rameaux pour acclamer le triomphe du Christ, pour que nous portions en lui des fruits qui te rendent gloire, donne-nous de vivre comme lui en faisant le bien. Lui qui règne avec toi dans l’unité du Saint Esprit, pour les siècles des siècles. » [8]


[1] Pèlerine Ethérie (4e siècle), Journal de voyage, Sources Chrétiennes 21, p. 221-223.

[2] Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem, Introduction, dans Œuvres romanesques et voyages, tome II, Pléiade p. 765 sq.

[3] Paul VI, Allocution au chemin de croix, 9 avril 1971.

[5] Origène, Sur Saint Luc, SC 87, homélie 36 p.439.

[6] André Frossard, Dieu en questions, DDB / Stock, p. 15.

[7] Origène, Commentaire à Jean, livre X, 174 sq – SC 157 p. 489 sq.

[8] Missel, Prière avant la proclamation de l’Évangile de l’entrée messianique du Seigneur à Jérusalem.