Lectio Divina

Méditation : de l’amour blessé à l’amour fécond

Commandement de l’amour… Un commandement se situe toujours entre un mal moral, dont il veut nous éloigner, et une vertu, qu’il veut susciter en nos cœurs. Comment vivre cet amour que Jésus nous offre ? Quels sont nos manquements à l’amour ? Et quels sont les fruits de l’amour dans notre vie ?

Pour ce fut le cas pour les disciples, la contemplation du Crucifié nous porte spontanément à l’imiter. Bien plus, la foi qui jaillit de notre regard vers le Crucifié nous permet de recevoir l’amour surnaturel – la charité – qui est le don suprême.

Regarder Jésus

Contemplons l’amour de Jésus pour nous : pour les disciples encore préoccupés d’eux-mêmes, plein de doutes, d’orgueil, qui comprennent si tard quel est celui qui les a appelés et lui font défaut à l’heure décisive ; pour les pauvres accablés de douleur à la recherche d’un salut physique avant tout; pour les pécheurs si éloignés de la pureté de son cœur ; pour ses ennemis qui lui tendaient des pièges et ses bourreaux qui l’ont fait périr… Pour les disciples de l’Église primitive, cette parole du Maître : « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés », était chargée de toute l’émotion de la Passion encore récente.

Pour être saisi par ce mystère, nous devons écouter le Cœur du Christ nous révéler son amour pour les hommes, comme les disciples au Cénacle. Il veut révéler à ses amis la fournaise ardente qui le brûle de l’intérieur, et répandre ce feu dans nos cœurs. Un écrit de l’abbé Gaston Courtois, qui fait parler le Christ, pourra nous y aider :

« C’est par l’amour que grandit le Corps mystique. C’est par l’amour que je récapitule et que j’assume chaque molécule humaine au point de la transfigurer divinement dans la mesure où elle est pure charité. Travaille par ton exemple, par ta parole, par tes écrits à mettre de plus en plus de charité dans le cœur des hommes. Il faut continuellement prendre cela comme objectif de tes prières, de tes sacrifices, de tes activités. J’attends le monde. J’attends qu’il vienne à moi librement, non pas seulement physiquement, mais moralement. J’attends qu’il accepte de me rejoindre, qu’il unisse sa détresse à celle que J’ai éprouvée en son nom à Gethsémani. J’attends qu’il unisse les souffrances inséparables de sa condition humaine à celles que J’ai endurées en son nom pendant mon séjour terrestre et surtout pendant ma Passion. J’attends qu’il unisse sa prière à la mienne, son amour à mon Amour. J’attends le monde. » [1]

Mais quel est le rapport entre notre amour du prochain, si précaire et maladroit, et l’immense fournaise qu’est l’amour de Jésus envers les hommes ? La première Lettre de saint Jean nous l’indique, et le père Laplace nous explique en termes plus modernes et explicites :

« En l’homme l’agapè prend la forme de l’amour que nous avons les uns pour les autres. Celui-ci a les caractères de l’amour de Jésus pour nous. Il en est une participation, donc une présence de Dieu parmi nous, une connaissance de Dieu. Le chrétien en vient à aimer comme Dieu, de l’amour même dont Dieu aime. C’est le sommet de la vie de la foi et de la connaissance de Dieu. Cette connaissance intrinsèquement liée à la charité est celle d’une expérience, d’une saisie intime basée sur la com­munion de nature et de vie établie avec Dieu... L’agapè sera parfaite lorsque la manifestation sera totale… [… l’amour est ainsi] une plénitude jaillissante, issue de l'être même de l'aimant et l'exprimant adéquatement, toute spontanée et gratuite. Amour de sainteté et de beauté, fait d'estime et de souverain respect, de complaisance et de bienveillance, tantôt il vibre de compassion au spectacle de la misère d'autrui, tantôt il se réjouit du bonheur goûté par l'aimé... Inhabitation réciproque ; on possède en soi celui qu'on aime et il existe en nous. » [2]

Les blessures de l’amour

L’amour de Jésus pour nous est souvent bien différent de celui que nous lui rendons et dont nous aimons les autres. C’est pourquoi il est important de se souvenir que le commandement n’est pas simplement d’aimer mais d’aimer comme lui. Car seul Dieu sait aimer et peut donner la mesure du véritable amour. Il est particulièrement important de s’en souvenir avec humilité à notre époque où le concept d’amour est utilisé abusivement pour signifier toutes sortes d’attachements. Dans le couple, dans les relations filiales, on parle d’amour dès qu’il y a attraction et volonté d’accaparement. On croit aimer car on ne peut pas se passer d’une présence pour ce qu’elle comble de vide et de besoins primaires en nous. On dit aimer les autres lorsqu’on les trouve sympathiques, que leur présence nous divertit, nous flatte ou nous est utile. En réalité, nous ne savons pas aimer par nous-mêmes, nous devons l’apprendre d’un autre, de Dieu.

Jésus nous dit ce qu’est l’amour en une phrase : donner sa vie pour ceux qu’on aime. Dans le texte grec, il s’agit même de donner son âme, son être profond (τὴν ψυχὴν, tèn psuchèn). À première vue, nous pourrions croire que cela ne nous concerne pas et s’applique seulement à lui qui est mort pour nous. De temps à autre, l’actualité nous rappelle que ce choix peut brutalement se présenter dans une vie ordinaire et nous voyons des hommes et des femmes mourir concrètement pour d’autres. Mais pour nous ? Donner sa vie est pourtant l’appel de tous, chaque jour. On prête à saint Vincent de Paul la phrase suivante : « la charité, cela doit faire mal ». C’est, en effet, lorsque nous renonçons à quelque chose de nous-mêmes que nous commençons à aimer.

Aussi pouvons-nous interroger notre capacité à donner du temps, de l’argent, mais surtout de l’attention, non pas seulement à ceux que nous avons choisis mais à ceux que Dieu met sur notre route comme le blessé du bon samaritain. Comment nous comportons-nous vis-à-vis de notre conjoint, de nos proches, des membres de notre communauté ou de nos collègues, et des inconnus qui traversent nos journées, lorsqu’ils prennent sur notre fatigue, nous sollicitent sans cesse, nous agacent ou nous déçoivent ? À quoi sommes-nous prêts à renoncer, parfois définitivement et douloureusement, pour leur bien ? Quelle est notre capacité à les accueillir avec amour, à les écouter, les estimer et les aider sincèrement fraternellement et sans jugement ? Sommes-nous sincères, profonds dans nos échanges, avons-nous le souci du bien et du salut de l’autre ?

Soyons honnêtes: nous essayons tous sincèrement de pratiquer l’amour du prochain, mais il s’agit trop souvent d’une « pratique », d’un effort personnel pour nous conformer à ce que notre conscience nous intime. Dans quelle mesure l’amour fraternel jaillit-il du fond de notre cœur parce que c’est le Christ, présent dans notre âme et la vivifiant de l’intérieur, qui aime notre prochain en nous ? Laissons-nous l’Esprit Saint prendre possession de tout notre être (nos sentiments, nos pensées, nos défauts mêmes) pour que ce soit Dieu même qui porte ce fruit si précieux qu’est la charité fraternelle ? La deuxième lecture nous montre cette œuvre en saint Pierre quand l’Esprit l’amène à aimer pleinement un centurion païen et toute sa famille, malgré toutes les barrières qui les séparaient.

Les saints sont pour nous des compagnons utiles car ils vivent ce mystère dans des situations concrètes et proches de nous. Saint Claude la Colombière, par exemple, qui a vécu tant de tribulations en Angleterre, a palpé concrètement ces extrêmes opposés que sont la sainteté – dans ses frères jésuites persécutés – et la méchanceté acharnée des ennemis de l’Église, qui l’ont conduit à la prison de la Tour de Londres, dans des conditions extrêmes… C’est certainement son union au Christ qui lui a permis de maintenir en tout temps l’attitude humble et douce du Sacré-Cœur. Il écrivait ainsi en paraphrasant saint Paul (1Co 13) :

« La véritable charité embrasse tout ; elle ne distingue personne. La vertu des bons lui cause de la joie ; les vices des méchants l’excitent à la pitié ; mais elle n’a d’aversion pour personne, elle juge bien de tout le monde et elle aime bien mieux se tromper que de condamner même les méchants. Quand il n’y aurait pas un commandement d’aimer ses ennemis, elle le ferait, parce qu’elle trouve en eux les mêmes motifs d’amour que dans les autres. » [3]

Que se passe-t-il lorsque nous ne vivons plus le commandement de l’amour ? Notre cœur tombe peu à peu dans les illusions de ce monde trompeur, il s’attache à des biens passagers, et va à la dérive loin de son Seigneur. De consolations superficielles en consolations égoïstes, le chemin peut mener jusqu’à une complète anémie spirituelle, et la ruine intérieure se révèle trop tard, à l’occasion d’une de ces difficultés ordinaires que la vie nous présente. En nous offrant le commandement de l’amour, Jésus nous invite à méditer sur cette dynamique du péché qui menace notre cœur, pour mieux saisir la valeur du don de Dieu. Le Christ est venu nous insérer dans son amour personnel pour le Père, voilà la boussole qui guide toute notre vie. Le pape Grégoire le Grand, si lucide en la matière, donne une description pénétrante de l’errance possible de notre cœur :

« Ici, frères très chers, il nous faut analyser avec finesse ce que fait l’antique ennemi : lorsqu’il pousse notre cœur à se complaire dans la jouissance des choses transitoires, il excite contre nous un prochain moins favorisé, qui s’efforce de nous enlever ces biens mêmes que nous aimons. Non que l’antique ennemi se soucie par-là de nous priver de ces biens de la terre, mais parce qu’il veut blesser la charité en nous. En effet, nous nous enflammons aussitôt de haine, et pleins du désir de l’emporter à l’extérieur, nous sommes gravement blessés à l’intérieur. En cherchant à conserver à l’extérieur des choses infimes, nous en perdons de grandes à l’intérieur, puisqu’en aimant une chose qui passe, nous perdons l’amour véritable. Quiconque nous prend ce qui nous appartient est un ennemi. Mais si nous nous laissons gagner par la haine de notre ennemi, c’est un bien intérieur que nous perdons. Ainsi, quand notre prochain nous fait souffrir quelque chose au-dehors, soyons en garde au-dedans de nous contre le voleur caché : on ne peut mieux le vaincre qu’en aimant le voleur du dehors. La première et suprême preuve de la charité, c’est d’aimer même celui qui s’oppose à nous. C’est pourquoi la Vérité en personne, tout en endurant le supplice de la croix, ne cesse pas de répandre la tendresse de son amour sur ses persécuteurs, en disant : ‘Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font.’ (Lc 23, 34). » [4]

Voilà un signe infaillible de la véritable charité : l’universalité. Souvent, une barrière me sépare de tel ou tel frère, je pratique bien la charité envers tous mais à l’exception de ce frère insupportable ; reconnaître ce manquement devrait me permettre de découvrir mon manque de charité surnaturelle… Saint Claude la Colombière nous y invite finement :

« S’il y a un seul homme qui ne nous aime pas, nous sommes malheureux. C’est pourquoi vous devez aimer tout le monde ; et s’il y en a un seul que vous n’aimiez pas, vous n’avez point de charité, parce que le motif de la charité est universel pour tous les hommes, comme celui de la foi pour tous les articles. – Mais j’aime les pauvres, j’aime la plupart des riches, je souffre de la plupart des gens, à la réserve d’un seul. – Il y a donc quelque raison, dans les autres, qui n’est pas dans celui-ci. Cette raison n’est pas Dieu. Donc votre amour n’est pas une charité chrétienne. Gardez-vous de vous plaindre de cette loi comme d’une loi trop dure, car elle est faite en votre faveur. C’est un effet de la tendresse que Dieu a pour vous ; c’est qu’il veut que tout le monde vous aime. Car en vous ordonnant d’aimer vos frères, il ordonne à tous vos frères de vous aimer. Quelle ingratitude d’être le premier à violer une loi que Dieu n’a faite que pour nous ! Mais qu’elle est observée de peu de gens ! » [5]

Notre vie chrétienne est dominée par une loi étrange : plus la charité grandit en nous par l’action de l’Esprit Saint, et plus nous prenons conscience de notre manque de charité ; plus les blessures à la charité nous scandalisent ; plus nous ressentons la misère de notre cœur… Il ne nous reste qu’à supplier le Christ, qui nous accompagne sur ce chemin d’humilité : Il ne veut pas nous noyer dans notre néant, mais simplement établir en nous la véritable charité, qui exige ce travail de purification assez douloureux, mais qui produit du fruit « qui demeure en vie éternelle ».

Porter du fruit

Si nous vivons cette réalité gratuitement, comme un don reçu sans mérite et offert sans égoïsme, alors nous pouvons « porter du fruit », comme Jésus nous l’indique dans l’évangile. Toute une dynamique se met alors en place : celle de la fécondité apostolique, qui se situe bien au-delà de nos qualités humaines, et qui nous rend féconds avec le Christ. Le pape François décrit bien ce mystère :

« En réalité, ce fait de vivre, ce fait de demeurer dans le Christ marque tout ce que nous sommes et faisons. C’est précisément cette ‘vie en Christ’ qui garantit notre efficacité apostolique, la fécondité de notre service : ‘Je vous ai établis afin que vous partiez, que vous donniez du fruit, et que votre fruit soit authentique’ (cf. Jn 15, 16). Ce n’est pas la créativité, aussi pastorale qu’elle soit, ce ne sont pas les rencontres ou les planifications qui assurent les fruits, même si elles aident beaucoup, mais ce qui assure le fruit, c’est le fait d’être fidèles à Jésus, qui nous dit avec insistance : ‘Demeurez en moi, comme moi en vous’ (Jn 15, 4). Et nous savons bien ce que cela signifie : le contempler, l’adorer et l’embrasser dans notre rencontre quotidienne avec lui, dans l’Eucharistie, dans notre vie de prière, dans nos moments d’adoration ; et aussi le reconnaître présent et l’embrasser dans les personnes les plus nécessiteuses. Le fait de ‘demeurer’ avec le Christ ne signifie pas s’isoler, mais c’est demeurer pour aller à la rencontre des autres. » [6]

Lorsque nous contemplons ce mystère d’amour et de fécondité dans le Christ, nous ne pouvons que désirer y grandir ; mais c’est bien au-delà de nos forces. C’est pourquoi il nous faut supplier humblement, frapper à la porte de la miséricorde divine sans nous lasser. Le Seigneur nous l’a dit solennellement : « Je ne vous appelle plus serviteurs, mais je vous appelle mes amis ». Cette phrase est d’une portée extraordinaire pour notre vie personnelle. Laissons-la résonner dans notre prière, et aidons-nous de ces exclamations de saint Claude pour qu’elle y déploie toutes ses virtualités :

« Jésus, vous êtes le seul et véritable ami. Vous prenez part à tous mes maux, vous vous en chargez, vous savez le secret de me les tourner en bien, vous m’écoutez avec bonté, lorsque je vous raconte mes afflictions, et vous ne manquez jamais de les adoucir. Je vous trouve toujours et en tout lieu ; vous ne vous éloignez jamais ; et si je suis obligé de changer de demeure, je ne laisse pas de vous trouver où je vais. Vous ne vous ennuyez jamais de m’entendre ; vous ne vous lassez jamais de me faire du bien. Je suis assuré d’être aimé, si je vous aime. Vous n’avez que faire de mes biens, et vous ne vous appauvrissez point en me communiquant les vôtres. Quelque misérable que je sois, un plus noble, un plus bel esprit, un plus saint même ne m’enlèvera point votre amitié ; et la mort qui nous arrache à tous les autres amis, me doit réunir avec vous. Toutes les disgrâces de l’âge ou de la fortune ne peuvent vous détacher de moi ; au contraire, je ne jouis jamais de vous plus pleinement, vous ne serez jamais plus proche que lorsque tout me sera le plus contraire. Vous souffrez mes défauts avec une patience admirable ; mes infidélités mêmes, mes ingratitudes ne vous blessent point tellement que vous ne soyez toujours prêt à revenir, si je veux. » [7]


[1] Prière de l’abbé Gaston Courtois (+1970).. Voir la suite de cette prière admirable : « Qu’est-ce qui l’empêche de venir à Moi et d’abord d’entendre ma voix qui doucement mais inlassablement l’appelle ? C’est le péché qui comme un goudron visqueux obture tous ses sens spirituels, rend son âme opaque aux choses du Ciel et englue ses mouvements, alourdissant sa marche. C’est l’esprit superficiel, le manque d’attention, l’absence de réflexion, le tourbillon de la vie, des affaires, des nouvelles, des relations. C’est le manque d’amour, et pourtant le monde en a soif. Il n’a que ce mot à la bouche, mais trop souvent son amour n’est que sensualité et égoïsme quand il ne vire pas à la haine. J’attends le monde pour le guérir, pour le purifier, pour le déterger et rétablir en lui la vraie notion des valeurs… Mais il me faut des aides et c’est pourquoi J’ai besoin de toi. J’ai besoin de contemplatifs qui m’aident à éponger les fautes en unissant leur vie de prière, de travail et d’amour à la mienne, en rejoignant par l’offrande de leurs souffrances providentielles mon oblation rédemptrice. J’ai besoin de contemplatifs qui unissent leurs appels à ma prière pour obtenir les missionnaires et les éducateurs spirituels, pénétrés de mon Esprit, dont le monde a soif inconsciemment. Si tu aimes passionnément, ta souffrance te semblera plus supportable et tu M’en diras merci. Tu M’aides plus que tu ne le penses, mais plus tu mettras d’amour pour souffrir ce que Je te donne à souffrir, plus ce sera Moi qui souffrirai en toi. Il est normal que tu sois parfois incompris, que tes intentions les plus droites soient déformées et qu’on t’attribue des sentiments ou des décisions qui ne viennent pas de toi. Reste en paix et ne te laisse affecter par rien de ce genre. Il en a été de même pour Moi, et cela fait partie de la rédemption du monde. »

[2] Jean Laplace, Discernement pour temps de crise, « Agapè et amour humain », Chalet 1978.

[3] Saint Claude la Colombière, Écrits spirituels, DDB 1982, p.436.

[4] Saint Grégoire le Grand, Homélies sur les Évangiles, Homélie 27 (12 mai 591), nº2. Traduction des Moines du Barroux (ed. sainte Madeleine).

[5] Saint Claude la Colombière, Écrits spirituels, DDB 1982, p.436.

[7] Saint Claude la Colombière, Écrits spirituels, DDB 1982, p.487.