Lectio Divina

Méditation : brebis et pasteurs

L’évangile du Bon Pasteur comporte un double enseignement qui est aussi un double appel : il nous dit à la fois comment être des brebis et nous apprend à devenir pasteurs.

Se laisser guider

En se disant Bon Pasteur, Jésus nous appelle à nous laisser guider par lui. Cela ne nous est pas nécessairement naturel. Nous sommes très attachés à notre liberté et pensons souvent avoir en main les rênes de notre vie. C’est particulièrement le péché de l’homme moderne. La philosophie des lumières, qui sacralise la raison, ne veut plus entendre la voix du Pasteur et convainc l’homme d’être son propre berger, « enfin adulte ». L’histoire du dernier siècle, en Europe et ailleurs, nous a tragiquement montré qu’il n’en était rien. Nous avons besoin d’être guidés d’en-haut, par Dieu qui nous rejoint de multiples manières : dans la voix de l’Église, dans le secret de la conscience, dans l’exercice de notre raison, dans le prochain. Toute la Révélation nous invite à l’écouter. Au chapitre 15 de Jean, une autre image, celle de la vigne, reprend la même idée : « je suis la vigne, vous êtes les sarments (…) hors de moi vous ne pouvez rien faire »

Une autre difficulté surgit alors : nous avons peur d’être menés durement, d’être contraints, blessés, emprisonnés. Jésus vient nous rassurer et nous dit exactement l’inverse : il ne guide pas à la manière des hommes. Écoutons les accents de sa voix : le « bon pasteur », le « vrai pasteur », c’est-à-dire celui qui agit par bienveillance, et qui ne peut pas se tromper de chemin. Il ne nous mène dans aucune impasse ; au contraire, il vient nous délivrer des impasses où nous nous enfermons. Dans l’évangile d’aujourd’hui, il précise ses intentions : non pas dominer sur nous, mais nous donner la vie : « moi, je suis venu pour que les brebis aient la vie et la vie en abondance » (Jn 10, 10). La vie éternelle… Pourquoi hésitons-nous à suivre un tel Pasteur ? Saint Grégoire le Grand vient réveiller notre désir :

« N’est-il pas vrai que si le peuple organisait quelque part une grande foire, ou qu’il accourait à l’annonce de la dédicace solennelle d’une église, nous nous empresserions de nous retrouver tous ensemble ? Chacun ferait tout pour y être présent, et croirait avoir beaucoup perdu s’il n’avait eu le spectacle de l’allégresse commune. Or voici que dans la cité céleste, les élus sont dans l’allégresse et se félicitent à l’envi au sein de leur réunion ; et cependant, nous demeurons tièdes quand il s’agit d’aimer l’éternité, nous ne brûlons d’aucun désir, et nous ne cherchons pas à prendre part à une fête si magnifique. Et privés de ces joies, nous sommes contents ! Réveillons donc nos âmes, mes frères ! Que notre foi se réchauffe pour ce qu’elle a cru, et que nos désirs s’enflamment pour les biens d’en haut : les aimer, c’est déjà y aller. Ne laissons aucune épreuve nous détourner de la joie de cette fête intérieure : lorsqu’on désire se rendre à un endroit donné, la difficulté de la route, quelle qu’elle soit, ne peut détourner de ce désir. Ne nous laissons pas non plus séduire par les caresses des réussites. Combien sot, en effet, est le voyageur qui, remarquant d’agréables prairies sur son chemin, oublie d’aller où il voulait. Que notre âme ne respire donc plus que du désir de la patrie céleste, qu’elle ne convoite plus rien en ce monde, puisqu’il lui faudra assurément l’abandonner bien vite. Ainsi, étant de vraies brebis du céleste Pasteur, et ne nous attardant pas aux plaisirs de la route, nous pourrons, une fois arrivés, nous rassasier dans les pâturages éternels. »[1]

De plus, Jésus établit entre nous et lui un lien qui dépasse le strict rapport d’autorité : c’est une relation d’amour dont il a l’initiative. Pour être le plus clair possible, il n’hésite pas à décrire cet amour : non pas un attachement limité et conditionné, à la manière humaine, mais l’amour même qui règne au sein de la Trinité. C’est parce qu’il s’agit de cet amour-là, qui est sans retour et va au bout de sa logique, que Jésus va jusqu’à donner sa vie pour nous, parce que rien n’est trop grand ou trop beau pour sauver ceux qu’il aime.

Aujourd’hui, nous pouvons donc nous interroger : est-ce que je pense parfois savoir mieux que Dieu où je dois aller ? Je juge tel ou tel commandement comme trop exigeant et décalé par rapport à la réalité et aux défis actuels ? Je pense être assez averti pour me guider seul en me fiant à moi-même ? Ou bien est-ce que je suis prêt à devenir une brebis dans le troupeau guidé par le Christ ? À accepter d’être vraiment conduit par Dieu en toute chose, de m’en remettre à lui dans tous mes choix et toutes mes actions, avec la certitude qu’Il me conduit avec amour ? Même lorsque cela me coûte, ou me semble difficile ?

Devenir brebis est un travail de longue haleine. Il est particulièrement indispensable pour tous ceux qui exercent une responsabilité sur les autres. Une autorité n’a de sens et de légitimité que dans la mesure où elle est soumise à une autre autorité, car au final tout pouvoir est délégué et vient de Dieu. C’est particulièrement vrai pour le prêtre. Il est lui-même une brebis, a fait l’expérience de la Miséricorde, a bénéficié des services de bons pasteurs avant de devenir ministre ; il continue à en avoir besoin toute sa vie… le pape François décrivait ainsi comment le prêtre reverse sur les autres la Miséricorde dont il est lui-même bénéficiaire :

« Le prêtre manifeste des entrailles de miséricorde lorsqu’il administre le sacrement de la Réconciliation ; il le manifeste dans tout son comportement, dans sa manière d’accueillir, de conseiller, de donner l’absolution. Mais cela vient de la manière dont lui-même vit le sacrement en personne, de la manière dont il se laisse embrasser par Dieu le Père dans la confession et dont il reste dans ses bras. Si l’on vit cela en soi-même, dans son cœur, on peut le donner aux autres dans le ministère. Et je vous pose cette question : Comment est-ce que je me confesse ? Est-ce que je me laisse embrasser ? »[2]

Être pasteur selon le cœur de Dieu

Dans la scène des Actes que nous contemplons ce dimanche, nous voyons le changement intérieur qui s’est produit chez Pierre. Il était si craintif et peureux lors de la Passion qu’il était allé jusqu’au reniement ; à présent, il fait face aux puissants et aux chefs du Peuple sans chanceler et ceux-ci sont stupéfaits :

« Considérant l'assurance de Pierre et de Jean et se rendant compte que c'étaient des gens sans instruction ni culture, les sanhédrites étaient dans l'étonnement. Ils reconnaissaient bien en eux ceux qui étaient avec Jésus ; en même temps ils voyaient, debout auprès d'eux, l'homme qui avait été guéri ; aussi n'avaient-ils rien à répliquer. » (Ac 4,13-14)

La présence de cet homme, l’infirme de naissance qui vient d’être guéri au nom de Jésus, révèle le nouveau rôle de Pierre comme pasteur. Il n’a pas été seulement bouleversé intérieurement par la Résurrection, mais il est devenu berger du Peuple à l’exemple de son Maître. Désormais, dans la vie de l’Église, ce sont les apôtres qui exerceront le ministère de miséricorde dont Jésus a donné l’exemple pendant sa vie terrestre. Miséricorde corporelle, en soignant les infirmes ; miséricorde spirituelle, en prêchant l’Évangile. Et c’est précisément à cause de l’exercice de ce ministère qu’ils sont accusés par les pasteurs indignes, véritables mercenaires qui ne se soucient pas du bien du Peuple mais seulement de leur pouvoir.

Une persécution se déclenche alors contre l’Église en la personne de ses Pasteurs, à l’image de ce que Jésus a vécu pendant la Semaine Sainte : la lapidation d’Étienne arrivera bientôt. Elle révèlera le cœur des pasteurs de la première église qui ne fuient pas devant le loup. Jacques d’abord, puis tous les apôtres mourront martyrs.

Mais comment aujourd’hui être un bon pasteur ? L’évangile de Jean nous livre deux pistes essentielles : connaître et aimer les brebis ; faire face au loup.

Revenons à la guérison de l’impotent, cette brebis blessée qui s’est trouvée sur le chemin de Pierre. Comme dans l’évangile, cette guérison physique est occasion d’une guérison spirituelle, beaucoup plus importante : à Lourdes ou dans d’autres lieux où se produisent des miracles, les deux vont toujours de pair. Le ministère de Pierre, à l’exemple de Jésus, est d’abord un exercice de la Miséricorde. C’est également vrai des prêtres. Tout pasteur est avant tout appelé à porter son regard sur ses brebis et à apprendre à les connaître. C’est le début de la miséricorde. S’il ne les connaît pas, il ne trouvera pas pour elles la parole qui relève, et il est peu probable que sa prédication puisse les toucher ; elles ne se sentiront pas aimées. Il restera alors un propagandiste de la foi et un fonctionnaire de l’Église. L’exercice de la miséricorde est à la source du ministère sacerdotal, comme le pape François l’a souvent souligné :

« Il y a tant de personnes blessées par les problèmes matériels, par les scandales, même dans l’Église. Des personnes blessées par les illusions du monde. Nous, les prêtres, nous devons être là, auprès de ces personnes. La miséricorde signifie avant tout soigner les blessures. Quand quelqu’un est blessé, il a immédiatement besoin de cela, non pas d’analyses, comme le taux de cholestérol, de glycémie. Mais il y a la blessure, soigne la blessure, et après on verra les analyses. Après, on donnera les soins spécialisés, mais d’abord, il faut soigner les blessures ouvertes. Pour moi, en ce moment, c’est cela le plus important. Et il existe aussi des blessures cachées, parce qu’il y a des personnes qui s’éloignent pour ne pas montrer leurs blessures. Il me vient à l’esprit l’habitude, pour la loi mosaïque, des lépreux au temps de Jésus, qui étaient toujours éloignés, pour ne pas contaminer. Il y a des personnes qui s’éloignent par honte, parce qu’elles ont honte qu’on voie leurs blessures. Et elles s’éloignent peut-être un peu en regardant de travers, contre l’Église, mais au fond, à l’intérieur, il y a la blessure. Elles veulent une caresse ! Et vous, chers confrères — je vous le demande — connaissez-vous les blessures de vos paroissiens ? Est-ce que vous les devinez ? Est-ce que vous êtes proches d’eux ? C’est la seule question… »[3]

De son côté, Ruysbroeck met en garde ceux qui dirigent le troupeau de Dieu sans compassion pour les hommes et sans réel amour pour Dieu :

« Ils paraissent garder la loi et les préceptes tant de Dieu que de la Sainte Église, mais ils négligent la loi de l’amour ; car tout ce qu’ils font leur est inspiré par la nécessité, non par la charité et n’a pour but que de leur faire éviter la damnation. Sans fidélité intime pour Dieu, ils n’osent se confier en lui et toute leur vie intérieure n’est que crainte et perplexité, labeur et misère. D’un côté, ils voient la vie éternelle qu’ils craignent de perdre, de l’autre les peines de l’enfer qu’ils tremblent de mériter. Toutes les prières, tout le travail, toutes les bonnes œuvres qu’ils tentent pour écarter cette double crainte ne leur servent de rien ; car la peur qu’ils ont de l’enfer est en proportion de leur attache désordonnée pour eux-mêmes. Ce qui prouve bien que chez eux, la crainte du châtiment naît de leur amour-propre. »[4]

Chaque prêtre fait, tout au long de sa vie, l’expérience extraordinaire de confesser : il découvre ce surprenant ministère de compassion en dédiant de nombreuses heures à soigner les blessures des brebis. Il se rend compte que c’est le Christ bon Pasteur qui agit en lui, le soutient dans la fatigue, lui inspire les mots de réconfort, déverse sa grâce sur les âmes. Le prêtre devient pleinement père de toutes ces âmes qui se confient à lui, ce que Catéchisme le décrit bien :

« En célébrant le sacrement de la Pénitence, le prêtre accomplit le ministère du Bon Pasteur qui cherche la brebis perdue, celui du Bon Samaritain qui panse les blessures, du Père qui attend le Fils prodigue et l’accueille à son retour, du juste Juge qui ne fait pas acception de personne et dont le jugement est à la fois juste et miséricordieux. Bref, le prêtre est le signe et l’instrument de l’amour miséricordieux de Dieu envers le pécheur. »[5]

C’est pourquoi il est important que le prêtre prenne le temps de conférer avec beaucoup de charité et de délicatesse ces canaux de la miséricorde que sont le sacrement du pardon pour l'âme, et le sacrement des malades, pour le corps. Si je suis prêtre, quelle est mon attitude à l’égard de ces deux sacrements ? Est-ce que je les administre froidement sans faire attention aux personnes, ou bien est-ce que je prête mes mains, ma voix et mon cœur au Christ ?

Il n’y a pas que le prêtre ou les évêques qui exercent un ministère de berger. Toute autorité vient de Dieu : « tu n’aurais sur moi aucun pouvoir s’il ne t’avait été donné d’en-haut », dit Jésus à Pilate (Jn 19, 11). Si nous sommes parents, enseignants, responsables d’un groupe ou d’une équipe de travail, nous sommes appelés à exercer l’autorité. Comment le faisons-nous ? avec un esprit de service et de charité comme le Bon Pasteur, ou bien avec arrogance et autoritarisme, voire mépris pour les personnes ?

Le loup

Une figure vient gâcher l’image bucolique du berger avec ses brebis : celle du loup. C’est évidemment une allusion à la présence de l’adversaire aux alentours du troupeau, un adversaire auquel notre époque moderne ne croit plus, ce qui accroît encore sa force : Satan. Or, nous dit Jésus, ce qui détermine la qualité du pasteur et le distingue du mercenaire c’est sa capacité à mener le combat contre le mal, à ne pas fuir devant le loup.

Qu’en est-il de notre combat contre le mal dans notre exercice de l’autorité ? Si nous sommes indifférents au combat spirituel dans l’éducation que nous donnons à nos jeunes, nos enfants, nos séminaristes, alors… nous ne sommes pas des pasteurs dignes de Jésus. Si nous laissons ceux qui nous sont à charge commettre le mal sans les reprendre, par indifférence ou lâcheté, c’est que les brebis ne nous sont pas chères comme elles le sont au cœur de Dieu ; nous ne sommes pas animés du même amour pour elles que le Père. Saint Grégoire l’exprime ainsi :

« Un loup se jette sur les brebis chaque fois qu’un homme injuste ou ravisseur opprime les fidèles et les humbles. Celui qui semblait être le pasteur, mais ne l’était pas, abandonne alors les brebis et s’enfuit, car craignant pour lui-même le danger qui vient du loup, il n’ose pas résister à son injuste entreprise. Il fuit, non en changeant de lieu, mais en refusant son assistance. Il fuit, du fait qu’il voit l’injustice et qu’il se tait. Il fuit, parce qu’il se cache dans le silence. C’est bien à propos que le prophète dit à de tels hommes : ‘Vous n’êtes pas montés contre l’ennemi, et vous n’avez pas construit de mur autour de la maison d’Israël pour tenir bon dans le combat au jour du Seigneur.’ (Ez 13, 5). Monter contre l’ennemi, c’est s’opposer par la voix libre de la raison à tout homme puissant qui se conduit mal. Nous tenons bon au jour du Seigneur dans le combat pour la maison d’Israël, et nous construisons un mur, quand par l’autorité de la justice, nous défendons les fidèles innocents victimes de l’injustice des méchants. Et parce que le mercenaire n’agit pas ainsi, il s’enfuit lorsqu’il voit venir le loup. »[6]

 Cela doit nous conduire à prier pour nos pasteurs et particulièrement pour nos évêques confrontés, dans nos sociétés, à des défis toujours plus grands, où le discernement n’est pas facile, et les situations souvent délicates. Qu’ils puissent se sentir soutenus par la prière de leurs brebis, et non par la critique stérile !

Nous pouvons, dans notre prière, reprendre la poésie de sainte Thérèse de Lisieux, Rappelle-toi, où s’exprime à merveille la confiance de la brebis qui se sait aimée et connue de son Pasteur, et qui remet entre ses mains ses manquements à la mission confiée :

12. Rappelle-toi qu'enfant de la lumière
Souvent j'oublie de bien servir mon Roi.
Oh ! prends pitié de ma grande misère
Dans ton amour, Jésus, pardonne-moi.
Aux affaires du Ciel daigne me rendre habile
Montre-moi les secrets cachés dans l'Évangile
Ah ! que ce Livre d'or
Est mon plus cher trésor
Rappelle-toi. […]

24. Rappelle-toi que ton divin Visage
Parmi les tiens fut toujours inconnu
Mais tu laissas pour moi ta douce image
Et tu le sais, je t'ai bien reconnu......
Oui, je te reconnais, toute voilée de larmes
Face de l'Éternel, je découvre tes charmes.
Jésus, de tous les coeurs
Qui recueillent tes pleurs
Rappelle-toi.[7]


[1] Saint Grégoire le Grand, Homélies sur les Évangiles, Homélie 14 (7 février 591), nº6. Traduction des Moines du Barroux (ed. sainte Madeleine).

[4] Ruysbroeck l’Admirable, l’Anneau ou la Pierre brillante, chap VI (de la distinction entre les mercenaires et les fidèles serviteurs de Dieu) disponible ici.

[5] Catéchisme, nº1465.

[6] Saint Grégoire le Grand, Homélies sur les Évangiles, Homélie 14 (7 février 591), nº2. Traduction des Moines du Barroux (ed. sainte Madeleine).

[7] Sainte Thérèse de Lisieux, Poésie “Rappelle-toi”, voir en particulier :