Lectio Divina

À l’écoute de la Parole

Ce dernier dimanche de Pâques a une tonalité très particulière, entre l’Ascension célébrée jeudi dernier et la Pentecôte dimanche prochain. Les disciples de Jésus ont vécu les jours de la Passion, puis les apparitions du Seigneur ressuscité : le salut est acquis pour l’humanité, mais n’est pas encore connu au-delà du cercle des disciples, car l’évangélisation n’a pas commencé. Instants où l’Église reprend son souffle, pour intérioriser les événements passés et se préparer à la grande effusion de l’Esprit ; instants qu’ils vivent en communion : « Avec des femmes, avec Marie la mère de Jésus, et avec ses frères » (Ac 1,14).

L’évangile : la prière sacerdotale de Jésus (Jn 17)

Pour nourrir cette attente dans la prière, l’Église propose à notre méditation la grande prière sacerdotale de Jésus (Jn 17). Elle est répartie sur les trois années liturgiques ; nous en écoutons, cette année, la partie centrale. Il s’agit d’une prière adressée par Jésus à son Père, mais c’est aussi un discours d’adieux aux disciples avant le début de la Passion.

Ce « testament spirituel » très profond convient particulièrement à ce dimanche, puisque le Christ n’est plus visible et que nous attendons qu’il envoie son Esprit d’auprès le Père. Ses paroles résonnent à nos oreilles : « Cependant, je vous dis la vérité : c’est votre intérêt que je parte ; car si je ne pars pas, le Paraclet ne viendra pas vers vous ; mais si je pars, je vous l’enverrai. » (Jn 16,7).

Le pape Benoît XVI explique que cette prière ne peut être bien comprise qu’à la lumière du rituel juif de la célébration de Kippour, la fête annuelle de l’expiation des péchés où le Grand Prêtre offrait dans le Temple, successivement, le sacrifice pour lui-même, pour les lévites et pour le peuple. La prière du Jésus reprend cette structure ; il prie d’abord pour lui-même (Glorifie ton Fils), pour les nouveaux prêtres qu’il vient d’instituer (sanctifie-les dans la vérité), et pour tous les croyants jusqu’à nous (je ne prie pas seulement pour ceux qui sont là...). Benoît XVI nous introduit ainsi à la deuxième partie de la « prière sacerdotale » qui correspond à l’évangile du dimanche :

« Le deuxième moment de cette prière est l’intercession de Jésus pour les disciples qui ont été avec lui. Ces derniers sont ceux dont Jésus peut dire au Père: ‘J’ai fait connaître ton nom aux hommes que tu as pris dans le monde pour me les donner. Ils étaient à toi, tu me les as donnés, et ils ont gardé fidèlement ta parole.’ (Jn 17, 6). « Manifester le nom de Dieu aux hommes » est la réalisation d’une présence nouvelle du Père au milieu du peuple, de l’humanité. Ce « manifester » n’est pas seulement un mot, mais c’est une réalité en Jésus ; Dieu est avec nous, et ainsi le nom — sa présence avec nous, être l’un de nous — est « réalisé ». Cette manifestation se réalise donc dans l’incarnation du Verbe. En Jésus, Dieu entre dans la chair humaine, il devient proche de manière unique et nouvelle. Et cette présence atteint son sommet dans le sacrifice que Jésus réalise dans sa Pâque de mort et de résurrection. » [1]

Saint Jean nous présente donc les mouvements du Cœur de Jésus au moment où vont s’accomplir en lui ces deux mystères que sont la Pâque définitive – le passage à la liberté – et la véritable Expiation – le salut par la Croix. Il développe quelques thèmes clés: le « nom » divin (l’essence de Dieu), le « monde » (la création lorsqu’elle refuse Dieu), la « sanctification » dans la vérité. Devant tant de lumière, nous nous bornerons, cette fois, à proposer deux simples pistes de réflexions.

La première est de saisir la relation entre notre prière de chrétiens aujourd’hui et la prière sacerdotale de Jésus, qui reste la sienne, au-delà du soir du jeudi Saint et pour toute l’éternité. Les mêmes thèmes se retrouvent, en effet, dans le « notre Père », que Jésus nous a enseignés, comme l’explique le Catéchisme :

« C’est en entrant dans le saint Nom du Seigneur Jésus que nous pouvons accueillir, du dedans, la prière qu’il nous apprend : ‘Notre Père !’. Sa prière sacerdotale inspire, du dedans, les grandes demandes du Pater : le souci du Nom du Père, la passion de son Règne (la Gloire), l’accomplissement de la volonté du Père, de son Dessein de salut et la libération du mal. » [2]

L’autre réflexion concerne la demande « sanctifie-les dans la vérité », où Jésus emploie le verbe « ἁγιάζω, haguiazô, rendre saint », à comprendre dans le cadre des anciens rites juifs : la Lettre aux Hébreux nous rappelle que le sang des animaux, sacrifiés au Temple, « sanctifient ceux qui sont souillés en leur procurant la pureté de la chair » (Heb 9,13) ; on l’emploie aussi pour exprimer la consécration des objets (Mt 23,17) ou des personnes (1Co 7,14). D’où la demande du Christ que ses disciples soient « sanctifiés », à la fois purifiés et consacrés, en fonction d’une mission, comme l’explique le pape Benoît XVI :

« Consacrer veut dire transférer une réalité — une personne ou une chose — dans la propriété de Dieu. Et en cela sont présents deux aspects complémentaires: d’une part, ôter des choses communes, séparer, « mettre à part » du milieu de la vie personnelle de l’homme pour être totalement donnés à Dieu ; et de l’autre, cette séparation, ce transfert dans le domaine de Dieu, a précisément la signification d’« envoi », de mission : précisément parce qu’elle est donnée à Dieu, la réalité, la personne consacrée existe « pour » les autres, est donnée aux autres. Donner à Dieu signifie ne plus être pour soi-même, mais pour tous. Le consacré est celui qui, comme Jésus, est séparé du monde et mis à part pour Dieu, en vue d’un devoir et qui, précisément pour cette raison, est totalement à la disposition de tous. Pour les disciples, il s’agira de continuer la mission de Jésus, être donnés à Dieu pour être ainsi en mission pour tous. Le soir de Pâques, le Ressuscité, apparaissant à ses disciples, leur dira : « La paix soit avec vous ! De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie » (Jn 20, 21). » [3]

La première lecture : élection de Matthias (Ac 1)

Cette œuvre de sanctification des disciples par Jésus, nous en voyons deux résultats : un échec douloureux avec Judas, un succès avec le déploiement de la foi chrétienne à Jérusalem.

Échec, parce que Jésus mentionne avec tristesse Judas, « celui qui s’en va à sa perte de sorte que l’Écriture soit accomplie » (Jn 17,12). C’est le lien fort avec la première lecture (Ac 1), où Luc nous raconte l’élection de Matthias à sa place. Nous y écoutons le discours de Pierre, qui commente la trahison à la lumière des Écritures. La liturgie, pour ne pas trop jeter d’ombre sur ce dimanche de Pâques habité par la joie, omet le sort tragique du traître (vv.18-19), et la citation du psaume 69 (v.26), avec son imprécation si forte contre les ennemis. Elle ne retient que la citation de Ps 109,8 sur la nécessité de remplacement. Ces deux psaumes étaient importants pour la première communauté chrétienne car ils décrivent la Passion, par exemple : « On amène sur moi le malheur pour prix du bienfait, la haine pour prix de mon amitié. » (Ps 109,4).

Pierre constate donc, avec la même émotion que Jésus, l’offense faite au Seigneur, d’autant plus que « Judas était l’un de nous » : les récits de la Passion rappellent souvent que Judas était « l’un des Douze » (cf. Mt 26,14), pour souligner la gravité de sa trahison et la fragilité de notre condition. Pierre ajoute : « Il avait reçu sa part de notre ministère » (v.17), et emploie déjà le vocabulaire de l’Église institutionnelle : la part (κλῆρος, klèros d’où vient le mot clergé) et le ministère (διακονία, diaconia, d’où service, diaconie, diacre…).

L’échec de la trahison de Judas va être surmonté : nous voyons les apôtres s’organiser pour que le « projet de consécration » exprimé par Jésus au Cénacle s’accomplisse pleinement lors de la venue de l’Esprit à la Pentecôte. Notons la grande préoccupation de la première Église pour ce que nous appelons le « collège épiscopal », le groupe des Douze. Il vient d’être énuméré, dans le détail, par Luc : « c’était Pierre, Jean, Jacques… » (Ac 1,13), formant un embryon de communauté réunie en prière. La famille de Jésus est là et la Vierge Marie est présente, elle qui entoure de son amour maternel l’Église, Corps mystique de son Fils.

Pour cette naissance que sera la Pentecôte, le « collège épiscopal » doit être au complet : il faut donc trouver pour Judas un remplaçant, appelé à être « témoin de sa résurrection », un beau titre pour un dignitaire de l’Église. La désignation du candidat est à la fois le fruit du discernement de la communauté (on en présenta deux), et un choix du Seigneur (montre-nous lequel des deux tu as choisis), sur l’invocation de Pierre. Cette dynamique se poursuit depuis dans la vie de l’Église et le ministère « épiscopal » la structure profondément, conformément à la volonté de Jésus lui-même, qui avait institué les Douze pendant sa vie publique et mis Pierre à leur tête.

Le Psaume 103 : Le Seigneur règne

Le Psaume 103 est une hymne de louange qui jaillit du cœur du croyant devant la grandeur du Seigneur : l’invitation à la louange y retentit sans cesse (Bénis le Seigneur, ô mon âme… Toutes les œuvres du Seigneur, bénissez-le !) . Nous n’en retenons que trois strophes aujourd’hui : le psalmiste appelle à rendre grâce pour les bienfaits que le Seigneur offre à chacun (vv.3-5) : pour son action miséricordieuse dans l’histoire (vv.6-10) ; pour son attitude de condescendance vis-à-vis de notre misère (vv.11-18) ; pour son Règne sur la création invisible (vv.19-22).

La joie débordante de Pâques se transforme en enthousiasme enfantin sous la plume de Claudel, qui contemple ce Dieu qui a « son trône dans les cieux », entourés des anges, ces « messagers du Seigneur » :

« Dis-moi, le Seigneur là-haut, c’est vrai que tu nous as fait un escalier pour te regarder qui nous regarde ? C’est plein d’anges autour de lui pour le regarder ! Toutes ces paroles autour de lui avec des ailes qui ne sont occupées qu’à le regarder ! Tous ces anges autour de lui affairés et qui ne se croisent pas les bras, ah ! pour cela on peut dire ! C’est une ruche ! Toutes ces œuvres qu’il s’est amusé à faire ! Et toi, mon âme, viens avec moi pour que nous lui baisions les mains ! » [4]

La deuxième lecture : Demeurer dans l’amour pour demeurer en Dieu (1Jn 4)

Nous terminons, ce dimanche, notre parcours de la Première Lettre de saint Jean (1Jn 4), avec l’invitation vibrante de l’apôtre à « demeurer dans l’amour ». C’est ce qu’il veut léguer à sa communauté, et à nous, au terme d’une vie de consécration au Christ qui avait commencé dans sa jeunesse, par cette question : « Maître, où demeures-tu ? » (Jn 1,38). Alors que les yeux de Jean faiblissent à la lumière de ce monde, son cœur répand une lumière éblouissante : « Qui demeure dans l’amour demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui » (1Jn 4,16).

C’est le mystère de l’Amour divin qui établit la communion à tous les niveaux : entre les croyants (nous aimer les uns les autres), entre le Seigneur et la communauté (Dieu demeure en nous), entre le croyant et le Seigneur (Dieu demeure en lui, et lui en Dieu), à l’image de la communion trinitaire. Les trois Personnes divines sont en effet bien présentes : le Père comme origine de tout (le Père a envoyé son Fils…), le Fils objet de foi (celui qui proclame que Jésus est le Fils de Dieu…), l’Esprit comme don fait aux croyants (il nous donne part à son Esprit) ; et ces trois Personnes nous « aspirent » dans le mystère de leur unité : c’est ainsi que nous pouvons « demeurer en Dieu ».

⇒Lire la méditation


[2] Catéchisme, nº2750

[4] Paul Claudel, Paul Claudel répond les psaumes, Ides et Calendes 1948, p.56.


Jésus prononce la prière sacerdotale

Jésus prononce la prière sacerdotale