Lectio Divina

À l’écoute de la Parole

Nous voici à la mi-carême: un dimanche appelé laetare, pour se réjouir en voyant Pâques approcher. Le drame du Salut va s’accomplir une fois de plus lors de la liturgie pascale, vers laquelle nos cœurs sont tendus. Saint Jean nous décrit le mystère de la Croix et la miséricorde du Père: «Il faut que le Fils de l’homme soit élevé, afin que tout homme qui croit obtienne par lui la vie éternelle» (Jn 3,14). La joie de ce dimanche s’oppose donc aux petites joies superficielles de ce monde, elle puise dans le mystère de Pâques sa sobre profondeur et son inépuisable beauté, comme le souligne le pape Benoît XVI:

«La raison la plus profonde [de se réjouir] se trouve dans le message offert par les lectures bibliques que la liturgie propose aujourd'hui et que nous venons d'écouter. Celles-ci nous rappellent que, malgré notre indignité, nous sommes les destinataires de la miséricorde infinie de Dieu. Dieu nous aime d'une façon que nous pourrions qualifier d’obstinée, et il nous enveloppe de son inépuisable tendresse.»[1]

La première lecture: l’Exil à Babylone (2Ch 36)

«Réjouissez-vous avec Jérusalem»: l’invitation d’Isaïe (66,10) est reprise par l’antienne de la messe et donne son nom (laetare) à ce dimanche de Carême. Pourtant, la première lecture nous plonge dans la page la plus sombre de l’histoire de Jérusalem: l’exil à Babylone. Un Temple brûlé, une ville saccagée, une population déportée: autant de raisons de ne pas se réjouir… Comme dans le mystère pascal, la souffrance va conduire à la vie et donc à la vraie joie.

La liturgie prolonge notre parcours des pages fondatrices de l’Ancien Testament: après les grands personnages que sont Noé, Abraham et Moïse (dimanches précédents), vient le tour du Peuple lui-même, avec son attachement à la Terre Sainte, ses misères morales et son exil, sa renaissance et ses espoirs de reconstruction.

Nous sommes à la dernière page du second livre des Chroniques (chap. 36): l’auteur a auparavant décrit dans le détail, roi après roi, toutes les misères morales qui empoisonnent l’histoire de son Peuple, et surtout l’idolâtrie. Cela lui permet d’expliquer l’exil, cette catastrophe nationale, comme un châtiment divin qui vient conclure une immense chaîne de péchés: «Finalement, il n’y eut plus de remède à la fureur grandissante du Seigneur contre son peuple» (v.16).

Une attention particulière est portée au Temple, la demeure de Dieu: il a été profané par les prêtres, «qui imitent les pratiques sacrilèges des nations païennes» (2Chr 36,14); les prophètes envoyés par Dieu n’ont pas été écoutés: «mais eux tournaient en dérision les envoyés de Dieu» (vv. 15-16). Pensons à Jérémie… Jésus reprendra cette thématique à son compte dans la parabole des vignerons homicides (Mt 21). La colère de Dieu, expression de sa justice, s’exerce à travers l’action de Nabuchodonosor qui détruit la Ville sainte et son Temple, puis déporte le Peuple en exil.

Cette explication était importante à l’époque où a été écrit le texte, puisque chaque dieu était considéré comme le protecteur de son peuple et de sa ville: c’était le cas pour Marduk à Babylone. Si Israël avait été ainsi dévasté, n’était-ce pas le signe de l’infériorité de son dieu par rapport à celui des païens? Une question brûlante pour le peuple juif en position de faiblesse dans la grande métropole de l’époque, Babylone: les écrivains sacrés se devaient de la résoudre et de montrer que Dieu n’avait pas failli, mais qu’il avait sanctionné les fautes de son peuple.

Si l’homme est infidèle, Dieu, lui, demeure fidèle et la parole prophétique, à laquelle les cœurs étaient restés sourds, s’accomplit en son temps: elle signe le passage de la destruction à la restauration, de la souffrance à la joie. Le grand libérateur et bienfaiteur, le roi de Perse Cyrus, qui va permettre le retour en Terre Sainte et la reconstruction du Temple, ne fait, à son tour et à son insu, qu’accomplir la prophétie de Jérémie (Jr 29,10) et obéir à l’inspiration divine: c’est bien Dieu qui mène l’histoire, guide la main des grands de ce monde et rend l’espoir à son Peuple. Toute l’histoire des Chroniques s’achève donc sur la renaissance: «Que le Seigneur leur Dieu soit avec eux, et qu’ils montent à Jérusalem!» (v.23)

Le Psaume 137: Au bord des fleuves de Babylone…

Cette jubilation du retour à Jérusalem, le psalmiste ne l’a pas encore vécue. Il nous décrit l’accablement des esprits vaincus pendant l’exil et leur nostalgie de la Terre promise: «nous étions assis et nous pleurions, nous souvenant de Sion…» (v.1). Les vainqueurs les font souffrir cruellement, en leur demandant d’égayer leurs fêtes: «nos bourreaux nous demandaient des airs joyeux» (v.3); nous pouvons imaginer les sarcasmes des païens contre ce petit peuple périphérique, aux prétentions si grandioses qu’elles en deviennent ridicules.

Au fond de cette nostalgie naît le vrai amour pour Jérusalem: non plus défiguré par l’idolâtrie, comme nous le décrivait le livre des Chroniques, non plus triomphaliste comme à l’époque de David, mais conscient que la Terre Promise est d’abord le lieu de la rencontre entre Dieu et son peuple; un amour d’autant plus profond qu’il est passé par le creuset de la souffrance. Et Dieu insuffle à son peuple l’espérance contre tout espoir humain: «Si je t’oublie, Jérusalem, que ma main droite m’oublie!» (v.5).

Cette prière convient particulièrement au croyant d’aujourd’hui, qui vit dans l’attente des cieux nouveaux: saint Pierre, dans sa première lettre, nous invite à «nous conduire avec crainte pendant le temps de notre exil» (1P 1,17). Navigant sur les eaux tourmentées de la vie et de l’histoire, le cœur doit demeurer ferme dans l’espérance de son port final.

L’évangile: Dieu a tellement aimé le monde… (Jn 3)

Continuant de guider les catéchumènes vers Pâques, la liturgie propose ce dimanche, à notre méditation, un sommet de la théologie chrétienne: l’entretien de Jésus avec Nicodème et les révélations que le Seigneur lui fait dans le secret d’une conversation nocturne. Nous sommes ainsi plongés dans les profondeurs du mystère du Christ:

  • Il nous révèle la profondeur de l’amour de Dieu pour l’homme (Dieu a tellement aimé le monde…),
  • Il nous montre la raison de l’incarnation (qu’il a donné son fils unique) et son but ultime (pour que le monde soit sauvé) ;
  • Il dénonce l’obstacle que les hommes lui opposent dans leur folie, le mal (les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière) ;
  • Il annonce sa mort sur la Croix (ainsi faut-il que le Fils de l’homme soit élevé).

Le texte se réfère à un passage du livre des Nombres (chapitre 21) où «le peuple perdit courage» (v 4) et se mit à récriminer contre Dieu et à maudire la manne «cette nourriture misérable» (v 5). Dieu envoie alors des serpents «brûlants» qui déciment le peuple et Moïse se voit intimer l’ordre de fabriquer un serpent d’airain dont la vue va guérir le peuple. Tertullien nous explique cette image insolite dans son sens évangélique:

«Que signifie encore le même Moïse, après la défense de se tailler aucune image, dressant un serpent d'airain au haut d'un bois, et livrant aux regards d'Israël le spectacle salutaire d'un crucifié, au jour où des milliers d'Hébreux périrent par des serpents ? C'est que là encore était représentée la puissance miraculeuse de la Croix, dont la vertu triomphait de l'antique dragon ; c'est que tout homme mordu par les serpents spirituels n'avait qu'à regarder et croire, pour être guéri de la blessure de ses péchés, cet emblème qui lui annonçait le salut.» [2]

En effet, le chapitre 21 des Nombres souligne le regard jeté par les pécheurs sur le serpent: «Si un homme était mordu par quelque serpent, il regardait le serpent d’airain et restait en vie» (Nb 21,9). Ce qui sauvait donc les israélites était cette attitude de foi en Dieu, à travers l’étendard conçu par Moïse; c’est précisément le thème de la réflexion de Jean, qui définit la foi comme le regard de l’homme sur Jésus crucifié: la Croix est élevée, elle manifeste la lumière venue en ce monde (Jésus), elle est le moment de sa gloire paradoxale, et est rejetée par ceux qui font le mal et détestent la lumière. Lors de la Passion, Jean sera bouleversé par la vision du cœur du Christ, transpercé sur la Croix; il se souviendra alors d’une prophétie de Zacharie (12, 10)[3]: «ils lèveront les yeux vers Celui qu’ils ont transpercé» (Jn 19, 37).

Le devenir du serpent d’airain dans la Bible nous donne aussi un éclairage sur la première lecture: il fut au début une aide providentielle, un don du Seigneur, pour sauver son peuple (Nb 21), mais lorsqu’il est à nouveau mentionné, dans le deuxième livre des Rois (chap. 18), c’est pour montrer que son usage a été perverti. Les hommes l’ont transformé en idole allant jusqu’à lui donner un nom; ils se sont mis à adorer l’objet lui-même et non plus Celui dont il symbolisait l’amour prévenant. Il est alors détruit:

C'est lui [le roi Ezéchias] qui supprima les hauts lieux, brisa les stèles, coupa les pieux sacrés et mit en pièces le serpent d'airain que Moïse avait fabriqué. Jusqu'à ce temps-là, en effet, les Israélites lui offraient des sacrifices; on l'appelait Nehushtân. (2R 18,2-4)

C’est à ce genre d’idolâtrie que l’auteur des Chroniques fait allusion lorsqu’il affirme que «les chefs des prêtres multipliaient les infidélités, en imitant toutes les abominations des nations païennes» (2Ch 36,14, première lecture). Nous pouvons y recueillir une grande leçon spirituelle: le Seigneur nous envoie parfois des aides sur le chemin, comme des institutions, des guides ou des faveurs matérielles, mais nous devons résister à la tentation de les convertir en idoles, et n’adorer que le Seigneur, le Donateur et non ses dons.

Revenons au dialogue de Jésus avec Nicodème. Nous ne pouvons décrire toute la profondeur de ce passage, bornons-nous à souligner la nouveauté des paroles de Jésus. Il annonce que, par sa Croix, il accomplira l’œuvre de miséricorde elle-même, et pas seulement le ministère de jugement, comme Moïse. Saint Jean-Paul II nous invite à imaginer la surprise de Nicodème en écoutant ce discours:

«La Croix est une nouvelle révélation de Dieu. C'est la révélation définitive. Sur le chemin de la pensée humaine vers Dieu, sur la voie de la compréhension de Dieu s'opère un renversement radical. Nicodème, l'homme honnête et noble, en même temps disciple et connaisseur de l'ancien Testament, dut éprouver une grande secousse intérieure. Pour Israël, Dieu était surtout Majesté et Justice. Il voyait en lui un juge qui récompense et punit. Le Dieu dont parle Jésus est un Dieu qui n'a pas envoyé son Fils ‘pour condamner le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui’ (Jn 3, 17). Il est un Dieu de l'Amour, le Père qui ne recule pas devant le sacrifice de son Fils pour sauver l'homme.»[4]

La deuxième lecture: sauvés par grâce (Eph 2)

Saint Paul nous présente le même mystère du Salut que Jean: «Dieu est riche en miséricorde » (Eph 2,4). Mais ce que l’évangile décrit dans l’optique de Dieu «qui a tant aimé le monde… qui envoie son Fils pour que le monde soit sauvé», Paul en montre les fruits dans la vie des croyants: «nous qui étions des morts par suite de nos fautes, il nous a donné la vie avec le Christ».

Le Père nous mène à son Fils crucifié, dans le don de sa vie jusqu’au bout, pour nous «montrer, au long des âges futurs, la richesse surabondante de sa grâce» (v.7). Ce terme de «grâce» (χάρις, charis) revient trois fois sous la plume de l’Apôtre, et deviendra si important dans la théologie chrétienne qu’il est important d’en saisir la provenance:

«Dans les inscriptions et les papyrus de l’époque hellénistique, la grâce est synonyme d’affection et d’amitié, mais signifie surtout la faveur accordée par un ami, par le prince ou par les dieux. Les obligés s’ingénient à trouver grâce devant les puissants, et ceux-ci notifient qu’ils ont accordé la faveur demandée. C’est en ce sens que Dieu fait miséricorde et use de bienveillance envers ses privilégiés; sa «grâce» évoque donc dilection et condescendance, nuance gardée dans la gratuité et la largesse du salut accordé dans le Nouveau Testament.»[5]

Jésus parle de son Père qui l’a envoyé sauver le monde (Jn 3) et en qui il nous appelle à mettre notre confiance; Paul décrit la nouvelle vie des croyants (Eph 2): le point de rencontre de ces deux perspectives est la foi. Elle est le don de Dieu, gratuit, qui fait vivre (Paul); elle nous permet de percevoir la lumière qui brille dans les ténèbres (Jean). Elle nous conduit sur notre chemin de carême, c’est pourquoi nous la demandons avec ferveur à la messe:

«Dieu qui as réconcilié avec toi toute l’humanité en lui donnant ton propre Fils, augmente la foi du peuple chrétien, pour qu’il se hâte avec amour au-devant des fêtes pascales qui approchent. Par Jésus Christ…»[6]

⇒Lire la méditation


[2] Tertullien, Contre Marcion, livre III, chapitre 18.

[3] Zacharie 10, 12 : « Ils regarderont vers moi, celui qu’ils auront transpercé et ils se lamenteront sur lui comme on se lamente sur un fils unique… »

[4] saint Jean-Paul II, Homélie, 25 mars 1979.

[5] Ceslas Spicq OP, Lexique théologique du Nouveau Testament, Cerf 1991, p. 1644-5.

[6] Prière collecte de la messe du jour.


La Croix sur le mont Nébo, qui rappelle le serpent d’airain et domine la Terre Sainte