Lectio Divina

À l’écoute de la Parole

Au cours des trois derniers dimanches de Carême, la liturgie, pour intensifier notre préparation à Pâques, interrompt temporairement l’évangile de l’année et nous propose une série de scènes tirées pour l’essentiel de l’évangile de Jean. Ce microcycle est conçu comme une initiation baptismale, surtout pendant l’année A (la Samaritaine, l’aveugle-né, Lazare) tandis que l’année C met l’accent sur la conversion (le fils prodigue et la femme adultère).

L’année liturgique B cherche plutôt à approfondir le sens de la Croix grâce au mystère du Temple (Jn 2, ce dimanche), et à l’image du serpent de bronze (Jn 3, la semaine prochaine). C’est ainsi que nous contemplons aujourd’hui le geste surprenant – révolutionnaire même – de Jésus qui expulse les marchands du Temple. Le pape François nous rappelle que nous avons besoin de cette force prophétique pour nous réveiller:

«L’indifférence envers son prochain et envers Dieu est une tentation réelle pour nous, chrétiens. C’est pour cela que nous avons besoin d’entendre, lors de chaque carême, le cri des prophètes qui haussent la voix et qui nous réveillent.»[1]

La première lecture: Les Dix Commandements (Ex 20)

En première lecture, nous écoutons la voix de Moïse, prophète sans égal, dont l’Écriture dit avec nostalgie: «il ne s’est plus levé en Israel de prophète comme Moïse» (Dt 34,10). Mais le passage des Dix Commandements (Ex 20) ne semble pas avoir de relation directe avec l’évangile de la purification du Temple (Jn 2). Pourquoi ce choix liturgique?

Le troisième dimanche de Carême présente toujours en première lecture la figure de Moïse qui succède aux Patriarches: pour cette année B, Noé et Abraham. Dans notre chemin vers Pâques, nous emboîtons ainsi le pas à nos pères dans la foi. Nous voilà transportés sur le Sinaï pour y recevoir les Tables de la Loi avec tout le peuple saint d’Israël. En effet, les derniers dimanches de Carême sont une préparation immédiate au baptême des adultes, et la catéchèse sur les Dix commandements est traditionnellement importante dans ce parcours, comme l’explique le Catéchisme:

«Depuis saint Augustin, les ‘dix commandements’ ont une place prépondérante dans la catéchèse des futurs baptisés et des fidèles. Au quinzième siècle, on prit l’habitude d’exprimer les préceptes du Décalogue en formules rimées, faciles à mémoriser, et positives. Elles sont encore en usage aujourd’hui. Les catéchismes de l’Église ont souvent exposé la morale chrétienne en suivant l’ordre des ‘dix commandements’.» [2]

Ces Dix Paroles, «Aseret Ha Diberoth» comme les désigne la tradition juive, nous sont bien connues depuis le catéchisme de notre enfance et ce n’est pas le lieu de les expliquer ; notons simplement quelques points marquants du récit.

Un premier détail est significatif: le texte commence par une prise de parole directe de Dieu (Je suis le Seigneur… Ex 20,2) et se termine par le renvoi à notre prochain (… ni rien de ce qui est à ton prochain! v.17). Nous passons également de la première Table, qui concerne notre relation à Dieu (les trois premiers préceptes), à la seconde (4-10) qui régule nos relations mutuelles. C’est donc en parfaite cohérence que Jésus résumera toute la Loi en deux commandements d’amour envers Dieu et envers autrui:

«Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit: voilà le plus grand et le premier commandement. Le second lui est semblable: Tu aimeras ton prochain comme toi-même. À ces deux commandements se rattache toute la Loi, ainsi que les Prophètes.» (Mt 22,37-40, cf. Dt 6,5 et Lv 19,18).

Il est toutefois important de noter que tout part de la relation à Dieu. C’est en effet dans un authentique rapport à Dieu que s’origine une conception juste des rapports humains, et non l’inverse. Le monde moderne voudrait au contraire ajuster Dieu à nos choix moraux: une erreur tragique.

On remarquera, par ailleurs, que le rappel initial de la libération d’Egypte (…qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison d’esclavage Ex 20,2) n’est pas simplement historique: il s’agit pour le Peuple d’Israël, pendant la période au désert, de garder en mémoire ce point de départ pour achever cette œuvre de libération et parvenir à la Terre promise. Ce parcours passe par la réception de la Loi dans le désert.

Nous aussi, aujourd’hui, sommes appelés à actualiser l’œuvre de notre baptême en recevant la véritable liberté des enfants de Dieu: les commandements viennent indiquer les domaines, du plus grave (l’idolâtrie) au plus léger (la convoitise des biens d’autrui), où notre cœur a besoin d’être purifié et de rester vigilant pour recevoir en héritage la vie éternelle, nouvelle Terre promise où nous conduit Jésus, le nouveau Moïse.

C’est pourquoi les Dix paroles se comprennent dans le contexte plus large de l’Alliance, proposée par le livre de l’Exode quelques chapitres plus tôt: «Maintenant donc, si vous écoutez ma voix et gardez mon alliance, vous serez mon domaine particulier parmi tous les peuples, car toute la terre m’appartient ; mais vous, vous serez pour moi un royaume de prêtres, une nation sainte.» (Ex 19, 5-6)

Cette Alliance proposée par Dieu sera ratifiée par le peuple, cinq chapitres plus tard (Ex 24): «Il prit le livre de l’Alliance et en fit la lecture au peuple. Celui-ci répondit: «Tout ce que le Seigneur a dit, nous le mettrons en pratique, nous y obéirons.» Moïse prit le sang, en aspergea le peuple, et dit: «Voici le sang de l’Alliance que, sur la base de toutes ces paroles, le Seigneur a conclue avec vous.» (Ex 24, 7)

Le sens ultime et plénier de ces passages ne sera dévoilé que par la Nouvelle Alliance dans le sang de Jésus.

Il convient enfin de dissiper un malentendu: Dieu se présente comme jaloux, qui «punit la faute des pères sur les fils jusqu’à la troisième et la quatrième génération, chez ceux qui me haïssent » (Ex 20,5). Cette expression peut choquer, mais elle exprime que la culpabilité et les conséquences du péché demeure en l’homme pour un laps de temps circonscrit: la somme de quatre et trois font sept, la plénitude du temps de châtiment.

À l’inverse, la fidélité du Seigneur s’étend «sur mille générations pour ceux qui m’aiment et observent mes commandements», et ce nombre nous ouvre sur l’infinie miséricorde de Dieu. Il reviendra ensuite aux prophètes, et notamment à Ezéchiel (chap. 18), de faire progresser la mentalité du peuple par la notion de responsabilité personnelle, qui rend caduque l’idée de transmission générationnelle de la faute.

Le psaume 19 (18): la Loi du Seigneur est parfaite

La Loi, dans la perspective de l’Exode, est présentée comme un don divin pour la vraie liberté. Le passage du Psaume 19 que nous proclamons à la messe (vv. 8-11) en est la louange enthousiaste: «la Loi du Seigneur est parfaite…» (v.8).

Le psalmiste utilise tous les synonymes possibles pour désigner les Dix paroles: la Loi, la charte, les préceptes, le commandement, les décisions… Autant de visages que revêt la parole du Seigneur et autant d’appellations qui témoignent de l’amour que lui porte le peuple juif. On voit encore aujourd’hui de quelle dévotion est entourée la Torah lorsqu’elle est portée en public lors des fêtes – celle de Simhat Torah (la joie de la Torah) notamment.

Le psalmiste parle de la Loi comme d’une épouse bien-aimée dont il multiplie les noms pour mieux exprimer son amour. On pourrait y voir un goût du légalisme mais un grand exégète, Paul Beauchamp, nous l’explique autrement :

«Certains diront que, grâce à la Loi, je peux voir d’un coup d’œil toutes mes fautes et toutes mes bonnes actions. Le Psalmiste ne tient pas ce langage de miroir où une surface (celle de la page) reflète une surface (celle de l’homme). La vraie lumière de la Loi doit tout traverser pour que rien ne lui échappe: cette demande pourrait passer pour celle d’un scrupule obsédant d’être parfait. Dans l’harmonie de l’ensemble, il est plus juste de comprendre autre chose. Comme le sens de la parole n’est pas dans les mots, mais dans le silence instauré par une bonne écoute, ainsi la justice vraie n’est dans aucune observance particulière. Le siège de la justice est plutôt dans le centre invisible de l’homme.» [3]

La liturgie souligne cette conception positive de la Loi en nous proposant comme répons: «Seigneur, Tu as les paroles de la vie éternelle».

Le parallèle avec la bien-aimée est confirmé par le fait que la relation à la Loi est à double sens: de même que Dieu propose l’alliance et que l’homme y adhère, de même le croyant aime la Loi et la Loi le lui rend en faisant son bonheur. Là encore le Psalmiste multiplie les termes exprimant les bienfaits reçus de l’application des commandements. Nous pouvons les recevoir du Christ, qui est le visage enfin révélé l’Auteur de la Loi: il redonne vie, il est sûr, il rend sage, il est droit; il réjouit le cœur et purifie notre regard; il est là pour toujours et il est désirable, car lui seul peut combler notre cœur, tout comme la Loi était le trésor d’Israël (une masse d’or fin) qui rassasiait son cœur (plus savoureuse que le miel).

L’évangile: purification du Temple (Jn 2)

Ce trésor de la Loi avait pour écrin le Temple de Jérusalem, où les Tables furent conservées avant leur disparition, lors de l’Exil à Babylone, lorsque Jérémie les cacha dans le désert (cf. 2M 2,5). Toutefois, même sans l’Arche, la Loi demeurait spirituellement dans le Temple: «de Sion vient la Loi et de Jérusalem la parole du Seigneur» (Is 2,3).

D’où la sainte colère de Jésus dans l’Évangile, face aux déviations qu’Il y rencontre. Certes, les marchands d’animaux et les changeurs étaient nécessaires pour le fonctionnement du culte – on ne pouvait pas utiliser la monnaie romaine à l’effigie de César, un païen qui prétendait à la vénération – mais toute cette logistique aurait dû se trouver à l’extérieur du Temple. Elle avait envahi l’espace sacré et corrompu les cœurs. Le pape Benoît XVI décrit ce désordre dans une homélie:

«Les affaires avaient pris le dessus - des affaires légalisées par les autorités compétentes qui recevaient elles aussi une part du gain des marchands. Les marchands agissaient correctement selon le règlement en vigueur, mais le règlement lui-même était corrompu. "L'avidité est l'idolâtrie", dit la Lettre aux Colossiens. C'est l'idolâtrie que rencontre Jésus et face à laquelle il cite Isaïe: "Ma maison s'appellera maison de prière" (Mt 21, 13; cf. Is 56, 7) et Jérémie: "Or vous, vous en faites une caverne de bandits" (Mt 21, 13; cf. Jr 7, 11). Contre l'ordre mal interprété, Jésus, par son geste prophétique, défend l'ordre véritable, qui se trouve dans la Loi et les Prophètes.» [4]

Le Seigneur ressemble donc au prophète Jérémie qui, au même endroit, avait élevé la voix contre les injustices sociales et l’hypocrisie des classes dirigeantes qui profanaient le lieu de culte et le culte lui-même. Écoutons sa dénonciation dans toute sa force:

«Ne faites pas confiance à des paroles de mensonge, en disant: ‘Temple du Seigneur! Temple du Seigneur! C’est ici le temple du Seigneur!’ Si vraiment vous rendez meilleurs vos chemins et vos actes, si vraiment vous maintenez le droit entre un homme et son prochain, si vous n’opprimez pas l’immigré, l’orphelin ou la veuve, si vous ne versez pas, dans ce lieu, le sang de l’innocent, si vous ne suivez pas, pour votre malheur, d’autres dieux, alors, je vous ferai demeurer dans ce lieu, dans le pays que j’ai donné à vos pères, depuis toujours et pour toujours. Mais voici, vous faites confiance à des paroles de mensonge qui ne servent à rien. Quoi! Vous pouvez voler, tuer, commettre l’adultère, faire des faux serments, brûler de l’encens pour le dieu Baal, suivre d’autres dieux que vous ne connaissez pas; et ensuite, dans cette Maison sur laquelle mon nom est invoqué, vous pouvez vous présenter devant moi, en disant: ‘Nous sommes sauvés’; et vous faites toutes ces abominations! Est-elle à vos yeux une caverne de bandits, cette Maison sur laquelle mon nom est invoqué? Pour moi, c’est ainsi que je la vois – oracle du Seigneur» (Jr 7, 9-11).

En un certain sens, les Dix Paroles de Moïse que nous lisons ce dimanche à la messe, et auxquelles Jérémie fait allusion, sont elles aussi une dénonciation du péché, une irruption de la sainteté divine au milieu du Peuple pour exiger la fidélité à l’Alliance. À travers ses commandements, le Seigneur nous répète cette parole brûlante du Lévitique: «Oui, c'est moi le Seigneur qui vous ai fait monter du pays d'Égypte pour être votre Dieu: vous serez donc saints parce que je suis saint!» (Lv 11,45). La protestation divine contre le péché, depuis Moïse jusqu’à Jésus, en passant par Jérémie, résonne dans le Temple et interpelle notre conscience pour que nous ne retournions pas dans l’esclavage et l’idolâtrie.

Mais il y a beaucoup plus dans ce geste de Jésus: «le Temple dont Il parlait, c’était son corps» (Jn 2,21). Le Christ dépasse Jérémie et ses «protestations», pour nous introduire dans le mystère de sa Passion et de sa Résurrection. C’est bien ce que signifie ici la mention des trois jours. Le fouet préfigure aussi la manière dont Jésus va réaliser dans sa chair la purification dont nous avons besoin. Par ses gestes, il vient bousculer le pouvoir religieux en place en essayant de l’ouvrir à son Mystère, comme le décrit Mauriac:

«Alors il se tourne vers ses adversaires, Pharisiens, Docteurs, Prêtres. Il sourit un peu et dit: ‘Détruisez le temple et je le rebâtirai en trois jours.’ Enfin! Le voici pris en flagrant délit d’irrévérence et d’imposture. Cet homme se moque d’eux grossièrement, croient-ils. Jésus parlait du temple de son corps. Mais, eussent-ils été de bonne foi (et le plus grand nombre l’était, sans doute…), lequel de ses interlocuteurs pouvait le comprendre? Le Christ les égare-t-il exprès? Ce ne peut pas être son désir qu’entendant, ils ne comprennent pas, et que voyant, ils ne voient pas. Il les aveugle parce qu’ils ont mérité les ténèbres. Ils ont mérité les ténèbres parce qu’ils auraient pu ne pas être aveugles.» [5]

Jésus ne se contente pas de dénoncer le péché, comme le fait la Loi, mais il annonce qu’il y portera lui-même remède, dans le mystère pascal où il devient à la fois prêtre, autel et victime: une substitution à tout ce qui constituait le Temple. Ni Moïse ni Jérémie ne pouvaient réaliser cela. La Loi pouvait guider mais non pas délivrer; elle était impuissante devant cet échec permanent qu’est le péché (cf. Heb 10,1 et Ro 8). Jésus est venu instaurer la nouvelle alliance, et bâtir le nouveau Temple, comme l’explique le pape Benoît XVI:

«L'heure du temple de pierre, l'heure des sacrifices d'animaux était passée: le fait que maintenant le Seigneur chasse les marchands empêche non seulement un abus mais indique une nouvelle action de Dieu. Le nouveau Temple se forme: Jésus-Christ lui-même, à travers lequel l'amour de Dieu se penche sur les hommes. Dans sa vie, il est le Temple nouveau et vivant. Lui qui est passé à travers la Croix et est ressuscité, il est l'espace vivant d'esprit et de vie, dans lequel se réalise la juste adoration. Ainsi, la purification du temple, comme sommet de l'entrée solennelle de Jésus à Jérusalem, est à la fois le signe de la destruction imminente de l'édifice et la promesse du nouveau Temple; promesse du royaume de la réconciliation et de l'amour qui, dans la communion avec le Christ, est instauré au-delà de toute frontière.»[6]

Dans l’évangile de Jean, les «signes» sont fondamentaux et structurent tout le récit: après les grands signes de la vie publique, depuis Cana jusqu’à Lazare, se trouve le Signe fondamental et définitif qu’est le mystère pascal. Sur le moment, les interlocuteurs du Christ ne comprennent pas ce qu’il veut dire. Mais les disciples s’en souviendront «quand il se réveilla d’entre les morts», et accueilleront pleinement la foi. Saint Jean a assisté à la colère du Christ dans le Temple, et écrira bien plus tard: «[ces signes] ont été mis par écrit, pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu'en croyant vous ayez la vie en son nom» (Jn 20,31).

Jésus agit ici avec une certaine violence qui peut nous étonner et nous choquer. Cette violence n’est en réalité pas la sienne mais celle des hommes, celle qui est faite à Dieu et au prochain. Jésus, d’une certaine façon, ne fait que la mettre en scène, comme Osée signifiait à Israël son infidélité en épousant une prostituée, ou comme Ezéchiel sortait de Jérusalem «avec un sac de déporté» pour mimer la déportation à venir du peuple à Babylone (Ez 12). Tragiquement, Jésus annonce la violence qui va lui être faite dans son propre corps, le nouveau Temple.

Par son geste, Jésus veut changer nos mentalités, dépassant le Temple comme lieu où l’homme s’acquitte de devoirs codifiés comme des rapports marchands. «J’offre des sacrifices, je me conduis bien et Dieu me bénit…». La relation avec Dieu répugne à cette logique marchande pour s’ouvrir à la sponsalité. Le Temple devient lieu de rencontre et de communion entre le Tout-puissant et l’homme pécheur. Dieu plus grand que tout se donne un lieu limité pour que l’homme puisse entrer en relation avec lui. C’est pourquoi Jésus fait recours à un autre terme que Temple (ἱερόν, hieron, v.14) ou sanctuaire (ναός, v.19): «la maison de mon Père» (v.16). Il utilise le terme grec «οἰκος, oikos» qui a un sens plus large qu’en français et signifie plutôt la maisonnée, c’est-à-dire une communion de personnes qui vivent ensemble, une réalité humaine. C’est ce que Jésus réalise pleinement par son Incarnation d’abord en devenant l’Emmanuel; par sa Passion surtout en faisant de nous des Fils, des membres de la famille de Dieu: il nous ouvre à la communion avec son Père.

La deuxième lecture: Le Christ crucifié, scandale et folie (1Co 1)

Agir de la sorte dans le Temple supposait une autorité et une fonction religieuse reconnue comme celles des prophètes de l’Ancien Testament; par ailleurs, évoquer à la légère la destruction du temple était extrêmement provocateur car cela rappelait les heures les plus noires de l’histoire d’Israël. N’étant pas lévite et n’appartenant pas aux familles puissantes de Jérusalem, Jésus doit justifier son acte qui va contre le pouvoir en place: «Quel signe peux-tu nous donner pour agir ainsi ?» (Jn 2,18)

Cette question nous renvoie à la deuxième lecture où Paul affirme que «les Juifs réclament des signes [miraculeux]» (1Co 1,22). L’apôtre y montre combien le mystère pascal du Christ est en complète contradiction avec les deux cultures de ses interlocuteurs: l’hellénisme qui glorifie la sagesse humaine, en voyant dans la raison une étincelle donnée par les dieux; le judaïsme qui se glorifie des interventions divines dans son histoire, notamment à travers Moïse. Dans les deux cas, on exige des gages de toute personne qui oserait se réclamer d’en haut : une sagesse éblouissante, ou des signes éclatants. C’est toujours le cas aujourd’hui et nous y cédons volontiers.

L’attitude de Jésus, toute empreinte d’humilité, est à l’opposé de ces attentes humaines, selon Paul. Jésus donnera ce signe mais il le fera à rebours des logiques humaines, ce sera le signe de la Croix, de l’amour poussé à sa dernière limite: «Cette génération est une génération mauvaise: elle cherche un signe, mais en fait de signe il ne lui sera donné que le signe de Jonas» (Luc 11, 29 – Mat 12, 38). Son mystère pascal est une folie pour l’homme: qui trouverait sage de mourir comme un malfaiteur? «À peine donnerait-on sa vie pour un homme de bien», écrit Paul (Rm 5, 7).

De même l’humiliation du Messie est un scandale pour les Juifs, hier comme aujourd’hui, car elle manifeste la «faiblesse de Dieu», le Tout-Puissant, qui se laisse crucifier et mettre au rang des pécheurs; mais dans cette faiblesse se déploie la vraie «puissance de Dieu», lors de la Résurrection, et la « sagesse de Dieu», qui ordonne tous ces événements pour la Rédemption. Ainsi, le comportement révolutionnaire de Jésus au Temple, puis le don de sa vie sur la Croix, montrent vraiment le scandale du Messie crucifié, à la fois puissance et faiblesse de Dieu.

Nous acclamons ce mystère, lors de la messe, au moment de proclamer l’Évangile: «Gloire au Christ, Sagesse éternelle du Dieu vivant. Gloire à toi, Seigneur!»

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[2] Catéchisme, nº2065.

[3] Paul Beauchamp, Psaumes nuit et jour, Seuil 1980, p. 168-9.

[5] François Mauriac, Vie de Jésus, Flammarion 1936, p. 59.

[6] Benoît XVI, homélie du 16 mars 2008.


Giotto, l’expulsion des vendeurs du Temple