Lectio Divina

À l’écoute de la Parole

Jésus a commencé son ministère public en Galilée, en manifestant son autorité par des enseignements et des miracles : saint Marc nous a rapporté de nombreux cas de guérisons et d’expulsions de démons, qui marquent fortement l’esprit des foules (Mc 2). Mais cette autorité, à la fois inédite et révolutionnaire, se heurte dès le début à l’autorité religieuse de l’époque, les « scribes descendus de Jérusalem » (Mc 3,22), qui se sentent menacés par le nouveau prédicateur.

Le texte de ce dimanche nous présente une polémique entre Jésus et ceux qui deviendront ses ennemis les plus acharnés (Mc 3). Ils poussent ici la contestation à son niveau extrême en inversant les valeurs : vient-il vraiment de Dieu, ne serait-ce pas par Satan qu’il expulse les démons ?

La première lecture : la lutte entre les deux descendances (Gn 3)

Dans la première lecture, la liturgie propose de remonter aux récits des origines (Gn 3), pour discerner la racine du mal. Si Jésus, lors de sa venue dans le monde, doit « expulser les démons », c’est que l’humanité a perdu son rapport originel avec Dieu. D’où vient l’empire du mal et de Satan sur ces personnes en souffrance que Jésus rencontre dans les synagogues ? Pourquoi une telle opposition contre le Fils de Dieu qui ne vient apporter au monde que paix et amour ? Le Catéchisme nous introduit à la lecture de ce passage de la Genèse :

« La doctrine du péché originel est pour ainsi dire "le revers" de la Bonne Nouvelle que Jésus est le Sauveur de tous les hommes, que tous ont besoin du salut et que le salut est offert à tous grâce au Christ. L’Église qui a le sens du Christ sait bien qu’on ne peut pas toucher à la révélation du péché originel sans porter atteinte au mystère du Christ. Le récit de la chute (Gn 3) utilise un langage imagé, mais il affirme un événement primordial, un fait qui a eu lieu au commencement de l’histoire de l’homme. La Révélation nous donne la certitude de foi que toute l’histoire humaine est marquée par la faute originelle librement commise par nos premiers parents. » [1]

Pour mystérieux que cela paraisse, et sans que nous puissions clairement en comprendre les modalités, l’homme ne naît pas bon. Ce n’est pas seulement la société qui le corrompt, comme ont pu le dire certains philosophes : quelque chose en lui est brisé à la racine, quelque chose est faussé dès le départ alors même que le plan de Dieu est radicalement bon. C’est mystère que cherche à expliquer la doctrine du « péché originel », très incommode pour notre mentalité moderne ; qui l’enseigne encore au catéchisme ? Et pourtant, comment rendre compte de notre situation réelle ? Pascal a très bien décrit le paradoxe de cette doctrine :

« Car il est sans doute qu’il n’y a rien qui choque plus notre raison que de dire que le péché du premier homme ait rendu coupables ceux qui, étant si éloignés de cette source, semblent incapables d’y participer. Cet écoulement ne nous paraît pas seulement impossible, il nous semble même très injuste. Car qu’y a-t-il de plus contraire aux règles de notre misérable justice que de damner éternellement un enfant incapable de volonté pour un péché où il paraît avoir si peu de part qu’il est commis six mille ans avant qu’il fût en être. Certainement rien ne nous heurte plus rudement que cette doctrine. Et cependant, sans ce mystère le plus incompréhensible de tous nous sommes incompréhensibles à nous‑mêmes. Le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours dans cet abîme. De sorte que l’homme est plus inconcevable sans ce mystère, que ce mystère n’est inconcevable à l’homme. » [2]

Le chapitre 3 de la Genèse nous rapporte de manière imagée le choix qu’Adam et Ève ont décidé de faire : celui de la désobéissance, par méfiance vis-à-vis du Seigneur et ses commandements, qui s’est concrétisée par le « péché originel » (Gn 3,1-8). Cette désobéissance vient d’ailleurs : elle lui est suggérée par le serpent, figure de Satan, le tentateur par excellence : étymologiquement, « l’ennemi ». Dans sa dernière exhortation, le pape François a très clairement réaffirmé l’existence de Satan :

« Sa présence se trouve à la première page des Écritures, qui se concluent avec la victoire de Dieu sur le démon. De fait, quand Jésus nous a enseigné le Notre-Père, il a demandé que nous terminions en demandant au Père de nous délivrer du Mal. Le terme utilisé ici ne se réfère pas au mal abstrait et sa traduction plus précise est ‘le Malin’. Il désigne un être personnel qui nous harcèle. Jésus nous a enseigné à demander tous les jours cette délivrance pour que son pouvoir ne nous domine pas. Ne pensons donc pas que c’est un mythe, une représentation, un symbole, une figure ou une idée (…) car il rôde “comme un lion rugissant cherchant qui dévorer” (1P 5, 8). » [3]

Le texte liturgique nous transporte au moment où Dieu découvre le choix fatal. Il suggère la stupeur de Dieu face au désastre Dieu pose alors une question que nous avons tous entendue au fond de notre conscience après un péché grave : « Adam, où es-tu donc ? » Qu’es-tu devenu ? Pourquoi ma présence te fait-elle fuir ? On en trouve un écho au chapitre 4, lors du meurtre d’Abel : « Qu’as-tu fait ? »

La réponse d’Adam montre son embarras et les multiples divisions que le péché a générées. Il aurait voulu se soustraire au regard de Dieu et se cacher, mais répond encore à son appel ; il a perdu cette belle communion avec lui faite d’entente filiale et d’admiration, lorsqu’ils achevaient ensemble l’ordre de la création en nommant les animaux, ou lorsqu’Adam recevait la femme avec reconnaissance (Gn 2,18-25). Désormais, dominé par la peur et la honte, il n’a même pas le courage de reconnaître sa responsabilité, et se décharge lâchement sur Ève : « la femme que tu m’as donnée, c’est elle… » De même la femme désigne le serpent : « le serpent m’a trompée, et j’ai mangé ». Ils sont comme des enfants qui se rejettent mutuellement la faute…

La liturgie, par manque de place, a tronqué le texte, éludant le passage mentionnant le châtiment de l’homme et de la femme (expulsion du paradis, travail dans la souffrance, génération dans la douleur, etc.), pour se concentrer sur celui du serpent. Nous n’explorerons pas le mystère de cette créature qu’est Satan, ni de son péché, que le Catéchisme explique bien (nº391), mais nous retenons ce qui illumine le plus l’évangile du dimanche : « l’hostilité entre toi et la femme, entre ta descendance et sa descendance » (Gn 3,15).

Quelle est donc la descendance de la femme, et quelle descendance peut avoir le serpent ?

On peut d’abord y voir les enfants d’Ève (littéralement « la vivante »), les hommes, face à Satan et ses œuvres de mort. L’empire de Satan sur l’humanité est en effet une lutte acharnée pour soustraire les hommes à la communion avec Dieu, qui se déploie dans toute l’histoire ; mais ce « règne du mal » qui s’oppose au « Règne de Dieu » est limité, puisque son chef n’est qu’une créature, symbolisée par le serpent.

D’un autre côté, le récit du péché originel, malgré le désastre qu’il décrit, n’est pas dénué d’espérance, et la lumière du Christ brille au loin dans les ténèbres de l’aventure humaine : « celle-ci te meurtrira la tête, et toi, tu lui meurtriras le talon. » Le catéchisme nous l’explique :

« Après sa chute, l’homme n’a pas été abandonné par Dieu. Au contraire, Dieu l’appelle (cf. Gn 3, 9) et lui annonce de façon mystérieuse la victoire sur le mal et le relèvement de sa chute (cf. Gn 3, 15). Ce passage de la Genèse a été appelé "Protévangile", étant la première annonce du Messie rédempteur, celle d’un combat entre le serpent et la Femme et de la victoire finale d’un descendant de celle-ci. La tradition chrétienne voit dans ce passage une annonce du " nouvel Adam" qui, par son "obéissance jusqu’à la mort de la Croix" (Ph 2, 8) répare en surabondance la désobéissance d’Adam. » [4]

Selon cette lecture du texte, la descendance de la femme est le Christ, né de Marie, nouvelle Ève, préservée de la tache originelle, ainsi que tous ceux qui appartiennent au Christ, et que l’Église enfante. La femme, Marie ou l’Église, est celle qui écrase la tête du serpent, c’est-à-dire les intentions diaboliques. L’homme quant à lui reste harcelé au talon – c’est-à-dire gêné dans sa marche, dans sa rectitude morale – par celui qui veut sa chute et par ceux qui se rangent à ses côtés.

La descendance du serpent, ce sont tous ceux qui se rangent résolument du côté du mal contre l’œuvre de Dieu. Nous pouvons nous souvenir des paroles de Jean-Baptiste : « Engeance de vipères ! Qui vous a appris à fuir la colère qui vient ? » (Mt 3, 7) ; et celles plus dures encore de Jésus : « Serpents, engeance de vipères, comment éviteriez-vous d’être condamnés à la géhenne ? » (Mt 23, 33). Nous verrons bientôt comment ce thème rejoint l’évangile de ce jour.

Le psaume 130 : de profundis…

Le psaume de la messe –jadis lu lors des cérémonies de funérailles pour implorer la miséricorde de Dieu – est une supplication que nous pouvons mettre sur les lèvres de des hommes et femmes de tous les temps, aux prises avec les conséquences du péché originel.

Plongée dans l’obscurité du péché et de la violence, qui se déchaîne tout au long de l’histoire sainte, l’humanité n’a d’autre recours que de s’adresser au Seigneur : « Des profondeurs je crie vers toi, Seigneur ! » (v.1)

Le péché originel nous a chassés du paradis, et nous voulons retrouver la communion avec Dieu ; nos fautes s’interposent, nous accablent et nous empêchent de nous tenir devant Dieu car nous avons conscience de la sainteté divine, et de notre incapacité à nous purifier nous-mêmes : « Si tu retiens les fautes, Seigneur, qui subsistera ? » (v.3)

Le peuple d’Israël a donc été, au long des siècles, ce veilleur isolé qui affronte les ténèbres du mal, qui espère en la venue du Sauveur et en sa miséricorde : « Mais près de toi se trouve le pardon pour que l'homme te craigne » (v 4).

Dieu a soutenu son espérance pour éclairer toute l’humanité et préparer l’aurore du Salut qui se lève avec Jésus : « plus qu’un veilleur ne guette l’aurore… » (v.6) L’histoire biblique, qui renferme tous les crimes que l’homme peut commettre, est aussi une histoire de miséricorde annonçant par avance le pardon acquis par Jésus : Caïn meurtrier de son frère, Noé cédant au vice, Jacob trompeur et voleur, les frères de Joseph jaloux et homicides, Moïse assassin de l’égyptien, David adultère et meurtrier, Salomon idolâtre… toutes ces figures manifestent le combat intérieur de l’homme auquel la miséricorde peut toujours ouvrir un renouveau.

Le psalmiste espère la venue du Rédempteur, Celui qui peut « racheter Israël de toutes ses fautes » (v.8), et annonce que tout le peuple se réfugiera auprès de lui pour former le troupeau autour du Bon Pasteur : « près du Seigneur est l’amour, près de lui abonde le rachat… » (v.7).

L’évangile : au nom de Béelzéboul ? (Mc 3)

C’est cette proximité avec le Seigneur que nous voyons au début de la page d’évangile de ce jour : Jésus est présent « dans la maison » (Mc 3,20), c’est-à-dire la maison de Pierre à Capharnaüm, qui est devenue la sienne et où il guérit tant de malheureux. L’aurore du Salut s’est levée sur la Galilée, le peuple en souffrance relève la tête et voit ses espoirs les plus profonds se réaliser, mais… l’opposition au Christ se met tout de suite en place.

Cette opposition est un fil rouge qui parcourt l’évangile de Marc. Nous l’avons rencontrée dès la guérison du paralysé (dimanche 7 du TO B) où Jésus est soupçonné de blasphème parce qu’il remet les péchés (Mc 2). Elle croît au fil de la narration : la polémique éclate à propos du jeûne (dimanche 8), puis se change en attitude hostile quand les ennemis « l’épient pour l’accuser » (Mc 3,2, dimanche 9). Elle provoque la tristesse de Jésus, « navré de l’endurcissement de leur cœur » (v.5) : il sait que cette opposition le conduira au jugement injuste et à la mort de la Croix, mais plus encore qu’elle provoquera la perte de beaucoup d’âmes.

Ce dimanche, nous assistons à un affrontement verbal assez violent : face aux signes éclatants que Jésus accomplit, et à l’enthousiasme populaire qu’ils soulèvent, les scribes n’ont d’autre moyen, pour sauvegarder leur autorité vacillante sur le peuple, que de l’accuser d’être un agent de l’Ennemi. Ils ont décelé en lui une force supérieure : jaloux de leur pouvoir et imbus d’eux-mêmes, ils ne s’ouvrent pas sincèrement à son identité profonde, et le rejettent. Ils n’écoutent pas leur conscience la plus intime et finissent par appeler mal ce qui est bien, et traiter de Satan le Sauveur du monde.

Le bras tendu, l’accusation est lapidaire : « Il est possédé par Béelzéboul ! » (Mc 3,22). Elle contraste fortement avec ce que Marc vient de nous rapporter : « les esprits impurs, lorsqu'ils le voyaient, se jetaient à ses pieds et criaient en disant : ‘Tu es le Fils de Dieu !’ » (v.11). Selon saint Jérôme, le titre de Béelzéboul vient de « בַּעַל זְבוּב, baal zevuv », le seigneur des mouches, un faux dieu des Ekronites (cf. 2R 1,2) et donc un titre injurieux et méprisant.

Jésus n’a aucune peine à repousser l’accusation et à démontrer leur mauvaise foi : si son autorité vient de Satan, comment pourrait-elle s’exercer contre le règne de Satan ? Mais il va plus loin en essayant de mettre en garde ses adversaires : il évoque la maison d’un homme fort qui doit être ligoté si l’on veut le piller. Deux sens possibles à cette petite parabole, qui ne s’excluent pas l’un l’autre :

la maison peut être Israël, où les bergers – les scribes – ont été ligotés par Satan, comme leur attitude de résistance le montre ; alors le peuple souffre, se retrouve sans berger et sans espoir, et c’est pour cela que Jésus rencontre tant de personnes possédées sur sa route. Quel est alors le péché contre l’Esprit ? C’est précisément celui des scribes : refuser de voir l’action évidente de l’Esprit, s’opposer frontalement au salut apporté par le Christ alors même qu’il se révèle clairement et que leur conscience le leur suggère.

La maison peut également être l’âme humaine : pour que Satan y règne, il faut d’abord que le propriétaire lui soit soumis. Le Christ est venu relever l’humanité et régner dans les âmes. Nous y reviendrons dans la méditation.

Dans les deux cas il y a un appel très fort à la responsabilité. Dans l’évangile de Jean, Jésus s’adresse durement aux scribes :

« Vous, vous êtes du diable, c’est lui votre père, et vous cherchez à réaliser les convoitises de votre père. Depuis le commencement, il a été un meurtrier. Il ne s’est pas tenu dans la vérité, parce qu’il n’y a pas en lui de vérité. Quand il dit le mensonge, il le tire de lui-même, parce qu’il est menteur et père du mensonge. Mais moi, parce que je dis la vérité, vous ne me croyez pas (…) Celui qui est de Dieu écoute les paroles de Dieu. Et vous, si vous n’écoutez pas, c’est que vous n’êtes pas de Dieu. » (Jn 8, 44-46).

Si Jésus précise que le « blasphème contre l’Esprit Saint » (Mc 3,29) ne peut avoir de rémission, alors que les autres péchés peuvent être remis, c’est parce qu’il consiste précisément à refuser la Miséricorde elle-même. Seul un repentir sincère et une ouverture du cœur peut l’obtenir. Le Catéchisme explique ainsi cette affirmation commune aux trois synoptiques :

« ‘Tout péché et blasphème sera remis aux hommes, mais le blasphème contre l’Esprit ne sera pas remis’ (Mt 12, 31 ; cf. Mc 3, 29 ; Lc 12, 10). Il n’y a pas de limites à la miséricorde de Dieu, mais qui refuse délibérément d’accueillir la miséricorde de Dieu par le repentir rejette le pardon de ses péchés et le salut offert par l’Esprit Saint. Un tel endurcissement peut conduire à l’impénitence finale et à la perte éternelle. » [5]

Le ministère de Jésus provoque également la perplexité de sa famille, des gens de Nazareth, de ses proches, qui pensent « Il a perdu la tête ! » (v.21). Son attitude d’opposition aux autorités est étrange et dangereuse… Jésus saisit cette occasion pour proposer une nouvelle conception des liens familiaux et affectifs. La fraternité ne se détermine plus par le sang mais par l’adhésion au Christ. Se constitue ainsi une nouvelle famille spirituelle, l’Église. Quelques versets auparavant, Jésus avait institué solennellement les Douze (vv.16-19) ; il se trouve dans la maison de Pierre, symbole de l’Église, avec une foule « assise autour de lui », qu’il parcourt du regard avec tendresse : une belle image de nos assemblées liturgiques ! Les capacités d’adoption de son Cœur sont sans limite et ravissent notre propre cœur : en faisant la volonté de Dieu, nous devenons pour Jésus « un frère, une sœur, une mère » (v.35). Jésus omet volontairement le titre de « père » pour ne pas engendrer de confusion avec son Père céleste.

Cette nouvelle famille est appelée à conquérir le monde entier par la communion de la charité : le feu allumé à Capharnaüm va embraser l’univers… C’est ainsi que Jésus, à la fin de l’évangile de Marc, envoie ses frères en mission : « Allez dans le monde entier, proclamez l'Évangile à toute la création ! » (Mc 16,15).

⇒Lire la méditation


[1] Catéchisme, nº389-390.

[2] Pascal, Pensées, Pléiade p. 581-2.

[3] Pape François, exhortation Gaudete et Exsultate, n° 160-161.

[4] Catéchisme, nº410-411.

[5] Catéchisme, nº1864.


La tenture de lApocalypse