Lectio Divina

À l’écoute de la Parole

Nous entrons, ce dimanche, dans le «Temps Ordinaire» de l’année liturgique B, au cours de laquelle nous lirons en continu l’évangile de Marc. Mais chaque année, avant de commencer la lecture suivie d’un évangile synoptique, l’Église consacre un dimanche au quatrième évangile: baptême du Christ pour l’année A, appel des premiers disciples pour l’année B, noces de Cana pour l’année C.

L’évangile nous présente donc aujourd’hui la vocation des trois premiers apôtres: André, Jean (qui n’est pas nommé) et Pierre (Jn 1). La première lecture relate, de son côté, une autre vocation, celle du prophète Samuel, encore tout jeune enfant à Silo (1Sam 3), et le Psaume 40 nous offre la réponse convenable de l’âme qui se sait appelée. La seconde lecture, quant à elle, n’est pas en lien avec les autres: elle ouvre une nouvelle section de la Première aux Corinthiens, chap. 6 à 11, pour les 5 prochaines semaines. Nous ne la commenterons donc qu’en marge.

La première lecture: l’appel de Samuel, 1Sm 3

Nous sommes au temps des Juges, c’est-à-dire avant l’avènement de la royauté en Israël. Un vieillard sommeille dans le sanctuaire de Silo, au nord de Jérusalem: c’est le prêtre Éli (1Sm 3), à ne pas confondre avec le prophète Élie du premier Livre des Rois (chap. 17). Ce prêtre garde l’Arche de Dieu et offre les sacrifices pour le peuple. Éli est enveloppé de ténèbres et découragé: la vieillesse l’affaiblit tellement qu’il n’y voit plus (v.2), ses fils sont des vauriens qu’il n’ose pas remettre au pas, mais que le Seigneur a promis de punir (2,34). A cause de cela, Dieu semble avoir retiré sa protection à Israël: «il était rare que le Seigneur parlât, en ces jours-là les visions n'étaient pas fréquentes» (v.1).

Mais l’arche d’Alliance se trouve encore dans le sanctuaire auquel le jeune Samuel a été consacré, en accomplissement du vœu fait par sa mère, Anne: le Seigneur se prépare à se manifester dans cette grande histoire qui verra l’avènement du roi David. C’est le début de l’ère des prophètes, dont Samuel ouvre le cycle, et qui ne s’achèvera que dans la période du Second Temple.

Pour restaurer la foi, Dieu a choisi ce jeune garçon, encore sans expérience, qui reçoit l’appel dans la nuit: Dieu le réveille plusieurs fois, en répétant son nom comme il le fait lorsqu’il donne une mission: «Samuel, Samuel…».

Samuel est prêt à répondre, mais il se trompe sur l’origine de la voix et va se mettre à disposition d’Éli; le vieillard, lui, a l’expérience spirituelle nécessaire pour comprendre. Après toute une vie de service, Eli va humblement s’effacer devant le jeune garçon et devant le choix de Dieu. Quelques versets plus bas, il se soumettra sans un mot à la volonté du Seigneur, qui est bien sombre pour sa famille (vv.11-14): «Tu lui annonceras que je condamne sa maison pour toujours; parce qu'il a su que ses fils maudissaient Dieu et qu'il ne les a pas corrigés… » (v.13).

Le dessein divin va s’accomplir en Samuel, comme le rappelle la lecture: «Le Seigneur était avec lui, et il ne laissa aucune de ses paroles sans effet» (v.19). De nouveau, Dieu va parler à Israël, par l’intermédiaire de Samuel – étymologiquement, «le nom de Dieu», comme pour expliquer que le Nom du Seigneur redevient actif: «Tout Israël depuis Dan jusqu’à Beersheba, reconnut que Samuel était vraiment un prophète du Seigneur. Le Seigneur continua de se manifester depuis le temple de Silo car c’est à Silo que le Seigneur se révélait par sa parole à Samuel» (v 20-21). C’est donc bien à Samuel que Dieu est lié cœur à cœur, et non spécifiquement à un lieu. D’ailleurs l’Arche sera prise par les Philistins et déplacée maintes fois, mais Dieu restera présent à son peuple.

Dans les chapitres suivants, le lecteur va voir s’accomplir, à travers bien des péripéties, cette si belle promesse: «Je me susciterai un prêtre fidèle, qui agira selon mon cœur et mon désir, je lui assurerai une maison qui dure et il marchera toujours en présence de mon oint» (1Sam 2,35). Au-delà des figures de Samuel et de David, l’oint du Seigneur, c’est bien le Christ qui est annoncé, avec son sacerdoce nouveau qui est parfaitement uni au Cœur de Dieu – bien mieux: qui est le Cœur de Dieu.

L’évangile: «voici l’Agneau de Dieu» (Jn 1)

Comme le prêtre Éli s’efface et invite Samuel à suivre l’appel reçu, de même Jean-Baptiste s’efface devant le Christ, le désignant à ses disciples comme «l’Agneau de Dieu», pour qu’ils le suivent (Jn 1). Le premier titre qu’ils lui attribuent est celui de « Rabbi », que Jean prend la peine de traduire par «Maître»; le Catéchisme en donne le sens:

«Jésus est apparu aux yeux des Juifs et de leurs chefs spirituels comme un ‘rabbi’. Il a souvent argumenté dans le cadre de l’interprétation rabbinique de la Loi. Mais en même temps, Jésus ne pouvait que heurter les docteurs de la Loi car il ne se contentait pas de proposer son interprétation parmi les leurs, ‘il enseignait comme quelqu’un qui a autorité et non pas comme les scribes’ (Mt 7, 28-29). En lui, c’est la même Parole de Dieu qui avait retenti au Sinaï pour donner à Moïse la Loi écrite qui se fait entendre de nouveau sur la Montagne des Béatitudes. Elle n’abolit pas la Loi mais l’accomplit en fournissant de manière divine son interprétation ultime: ‘Vous avez appris qu’il a été dit aux ancêtres (...) moi je vous dis’ (Mt 5, 33-34). Avec cette même autorité divine, il désavoue certaines "traditions humaines" (Mc 7, 8) des Pharisiens qui "annulent la Parole de Dieu" (Mc 7, 13). »[1]

Un autre personnage s’efface derrière la narration de l’évangile: l’apôtre Jean, que la tradition identifie comme le compagnon anonyme d’André. Entre les lignes, on peut ressentir son émotion au souvenir de cette première rencontre avec le Christ, qui l’a marqué à jamais; c’est pourquoi il en note le moment exact, à jamais vivant dans sa mémoire: «c’était vers la dixième heure» (v.39). Moment d’une grâce spéciale…

En voyant Jésus «aller et venir», Jean-Baptiste répète ses propos de la veille: «voici l’Agneau de Dieu» (v. 29 puis 36). Ce qu’il a dit sous l’action de l’Esprit, au moment du baptême, il le transmet à présent. On peut entendre, derrière ses paroles, la certitude que l’Histoire Sainte arrive à son accomplissement, à son sommet: Il est enfin là, celui qui accomplit la promesse qui a traversé les siècles. Le psaume s’en fait l’écho de manière encore plus saisissante: «voici, je viens…» Toutes les promesses du passé et les espoirs d’avenir passent brusquement au présent et aboutissent à ce point: le salut est là en Jésus. On perçoit l’émotion et la profonde paix du Précurseur qui voit se réaliser la Parole et qui peut s’éclipser.

Thomas d’Aquin, dans son commentaire de l’évangile de Jean, met en lumière plusieurs points intéressants. Il voit dans la description de Jean-Baptiste qui fixe ses yeux sur le Christ, qui allait et venait, une opposition: d’un côté le prophète statique qui annonce une parole extérieure à lui; de l’autre, le Christ en mouvement – symbole de l’incarnation – et qui est lui-même cette parole et inaugure une nouvelle ère de relation à Dieu[2].

Saint Thomas commente également l’expression «Agneau de Dieu»: Au-delà de l’agneau sans tache de la Pâque, l’agneau était le seul de tous les animaux à être offert en permanence, matin et soir, pour les péchés du peuple. C’était le sacrifice qui permettait au peuple de rester constamment dans l’amitié de Dieu; c’est bien ce que fait le Christ par son Incarnation et sa Passion.

Le Psaume 40: «Me voici, Seigneur, je viens faire ta volonté»

Samuel et Jean: deux exemples de consécration totale, l’un prophète du Seigneur d’Israël, l’autre apôtre de Jésus-Christ. Écoutons-les prier le Psaume 40 (39) que la liturgie nous propose ce dimanche:

Leurs deux âmes sont tendues vers le Seigneur, et ne vivent que de l’espérance de le rencontrer jusqu’à ce qu’il daigne «se pencher vers eux » (cf. vv. 2.4);

Ils comprennent que Dieu ne veut pas des actes mais toute leur personne, quelle qu’en soit la pauvreté, et ils s’offrent sans résistance: «tu ne voulais ni offrande ni sacrifice alors j’ai dit: voici, je viens!» (cf. vv.7-8);

Cet appel correspond à un dessein éternel qui va combler leur cœur: «dans le livre est écrit pour moi ce que tu veux que je fasse…» (cf. vv.8-9) ;

Enfin, ils sont tous deux envoyés au Peuple pour servir la Parole, sans tiédeur ni compromis: «J’ai dit ton amour et ta vérité à la grande assemblée» (v.11).

Le Christ, dépassant Samuel et Jean, nous donne, l’exemple de l’attitude spirituelle parfaite face à l’appel de Dieu: la Lettre aux Hébreux applique en effet les paroles de ce psaume à Jésus au moment de son Incarnation. Nous pouvons le reprendre et essayer de le faire nôtre, de le vivre chaque jour davantage:

«En entrant dans le monde, le Christ dit: ‘Tu n'as voulu ni sacrifice ni oblation; mais tu m'as façonné un corps. Tu n'as agréé ni holocaustes ni sacrifices pour les péchés. Alors j'ai dit: Voici, je viens, car c'est de moi qu'il est question dans le rouleau du livre, pour faire, ô Dieu, ta volonté.’» (Heb 10,5-7).

⇒Lire la méditation


[1]Catéchisme, nº581.

[2]«Donc, Jean SE TENAIT LA quand vint le Christ parce que, quand vint la vérité, la figure disparut. Jean SE TIENT LA, c’est-à-dire disparaît, la Loi passe. […] L’Évangéliste ajoute que Jésus PASSAIT, pour signifier le mystère de l’Incarnation, par lequel le Verbe de Dieu assuma une nature sujette au changement, comme Il le dit lui-même: Je suis sorti du Père et je suis venu dans le monde.» Saint Thomas, Commentaire sur saint Jean, 281-2, disponible ici.


 Éli et Samuel